La Russie n’a rien à gagner à une désagrégation du Traité FNI

Dessin par Konstantin Maler

Dessin par Konstantin Maler

L’administration du président américain Barack Obama prévoit d’installer en Europe des missiles de croisière et des missiles balistiques basés au sol pour riposter au non-respect présumé par la Russie des modalités du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (Traité FNI). Cette nouvelle des agences occidentales a non seulement soulevé une vague d’intérêt pour un accord datant d’il y a presque trente ans, mais a en outre provoqué une vive réaction des autorités russes.

Document de poids dans le contexte de la guerre froide, le Traité FNI a dans une grande mesure perdu de son importance à l’issue de celle-ci. Il est difficile de se représenter aujourd’hui l’Europe en qualité de théâtre d’affrontements militaires directs entre les États-Unis et la Russie, même dans le contexte de la situation en Ukraine. Qui plus est, en tant qu’accord entre deux pays, le Traité FNI ne limite pas le développement des systèmes de frappe à portée intermédiaire et à plus courte portée par d’autres pays.

Aussi bien Moscou que Washington réalisent qu’il n’est plus vraiment d’actualité de renoncer aux systèmes de frappe à portée intermédiaire et à plus courte portée. Surtout pour la Russie dont les voisins – la Chine, l’Iran et la Corée du Nord – développent énergiquement les technologies appropriées. Il y a quelques années à peine, la Russie était l’arène de vifs débats pour savoir à quel point le Traité FNI est conforme à ses intérêts dans les conditions actuelles. Tandis que les militaires russes évoquaient ouvertement un éventuel retrait du pays de ce document.

Toutefois, le fond informationnel autour du Traité FNI est créé ces dernières années par les États-Unis. A la fin de 2013, les médias américains ont publié pour la première fois des informations indiquant que Washington soupçonnait la Russie de violer les modalités de l’accord. Les détails des griefs américains restent inconnus. Les experts estiment qu’ils concernent deux modèles sophistiqués d’armes de frappe russes : le missile balistique RS-26 Roubej et le missile de croisière R-500. Le premier n’est pas formellement concerné par l’accord, étant donné que sa portée maximale dépasse le plafond établi par le Traité FNI. Cependant, le programme de ses essais (le missile a été testé avec succès sur une distance de moins de 5 500 km) permet de supposer que l’engin est destiné à atteindre des cibles à portée moyenne. Pour ce qui est du R-500, les doutes sont suscités par sa portée maximale : il y a tout lieu de penser qu’elle dépasse le plancher de 500 km établi par le Traité.

Les officiels russes ont toujours réagi nerveusement à toute accusation de violation du Traité FNI de la part de Washington. C’est également le cas aujourd’hui : le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a une nouvelle fois reproché aux Américains de ne pas préciser leurs griefs. Le fait que Washington n’ait toujours pas présenté de preuves convaincantes indique que les États-Unis ne disposent pas de données télémétriques nécessaires pour confirmer leurs accusations.

La Russie doit néanmoins comprendre qu’elle joue avec le feu en tentant de rétablir les missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée, même en cas de respect formel des modalités du Traité FNI. Bien que l’accord n’ait pas de limitation de durée, l’article XV suppose la possibilité de s’en retirer en cas de danger pour les « intérêts suprêmes » d’une des parties. Toute tentative de rétablissement des missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée par la Russie, même si elle est conforme à la lettre du Traité FNI, provoquera une riposte des États-Unis, allant jusqu’à un retrait de cet accord.

Or, la non-application du Traité FNI frappera de plein fouet la sécurité de la Russie. Dans un tel cas de figure, les États-Unis auront la possibilité de redéployer leurs missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée en Europe. Du point de vue théorique, Washington pourra les installer non seulement dans les pays de l’Europe occidentale, comme durant les années de la guerre froide, mais également sur le territoire des nouveaux membres de l’OTAN, ce qui réduira le temps d’arrivée de ces missiles jusqu’aux cibles stratégiques russes à quelques minutes, rendant ainsi possible une première frappe. La Russie ne dispose pas de ressources appropriées pour relever un tel défi et sera contrainte de dépenser d’énormes ressources et forces pour créer des systèmes de riposte à ce potentiel.

Dans le même temps, il est difficile de s’imaginer une telle montée des tensions, même dans le contexte de l’actuel niveau, très bas, des relations russo-américaines. Il se peut que Washington veuille simplement pousser Moscou à participer à des débats par le biais des canaux du « désarmement », qui ont de tout temps été marqués par un niveau élevé de confiance. Dans tous les cas, pour juger du sort du Traité FNI, il importe avant tout de savoir si la Russie a décidé de faire renaître les types de missiles démantelés dans le cadre de l’accord. Si tel est le cas, les États-Unis se retireront du Traité après avoir accumulé les preuves suffisantes. Si la Russie n’a pas pris de décision appropriée, le fait que les États-Unis œuvrent en faveur d’un dialogue confiant dans le domaine du contrôle des armements vient confirmer leur aspiration à rétablir des contacts normaux avec Moscou.

Alexandre Tchékov est maître de conférences à la chaire des relations internationales et de la politique étrangère de Russie à l’Institut des relations internationales de Moscou, analyste de l’agence Politique étrangère.

Contexte

Le Traité FNI, signé en 1987, prévoyait le démantèlement de tous les types de missiles d’un rayon d’action de 500 à 5 500 km. Le document a marqué un jalon à l’époque où le territoire de l’Europe était considéré comme le théâtre d’un éventuel conflit militaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. Mettant peu de temps pour atteindre leurs cibles, ces missiles pouvaient avoir une influence décisive sur le déroulement des hostilités. Ils étaient chargés d’une mission de grande importance : détruire les systèmes de commandement des troupes. La décision de démanteler ces armes a non seulement réduit le niveau de la confrontation militaire en Europe, mais a jeté les fondements d’une réduction ultérieure des armements conventionnels dans la région.

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