Merkel et le renouveau du patriotisme russe

Dessin par Konstantin Maler

Dessin par Konstantin Maler

La fête de la Victoire s’est convertie en une partie intégrante de l’idée nationale russe, de l’identité russe

La Russie a célébré le 70e anniversaire de la Victoire à l’issue de la Grande Guerre patriotique (du 22 juin 1941 au 9 mai 1945), et elle l’a fait cette année d’une façon particulièrement grandiose. Le défilé militaire sur la place Rouge a dépassé par son ampleur les vingt-trois parades précédentes (après 1945, le premier défilé n’a eu lieu que le 9 mai 1965 et aucune manifestation n’a été organisée de 1990 à 1995). Il a rassemblé 16 500 militaires, 194 véhicules, notamment un « cadeau d’anniversaire », à savoir le nouveau char Armata, ainsi que 143 avions. Des parades militaires se sont tenues dans vingt-cinq autres villes du pays en présence de 85 000 militaires. La place Rouge a vu défiler dix unités des armées des pays de la CEI (Communauté des Etats indépendants) et des pays amis de la Russie, notamment de Chine. Les soldats chinois ont foulé pour la première fois les pavés de la place pour symboliser l’union croissante des deux pays face à l’Occident.

Symbole du « nouveau patriotisme russe »

La direction russe accordait une énorme importance politique à la célébration de l’anniversaire de la Victoire. Sur fond de confrontation avec l’Occident suite à la situation en Ukraine, la fête devait non seulement prouver la puissance militaire du pays – comme les Jeux olympiques de Sotchi de l’année dernière étaient chargés de montrer la puissance culturelle et sportive de la Russie –, mais également l’union du peuple autour de Vladimir Poutine « qui a restitué la Crimée à la Russie ». « Si nous avons vaincu le nazisme au prix d’énormes sacrifices, que valent les sanctions et la crise économique ?! » Tel est l’idée maîtresse de la fête. Une célébration de grande envergure, voire en grande pompe, était sollicitée cette année par la majorité de la population qui ressent la nécessité d’être fière pour sa patrie. Même si la cause de cette fierté remonte à il y a 70 ans.

La fête de la Victoire s’est convertie en une partie intégrante de l’idée nationale russe, de l’identité russe. L’on peut dire que cet anniversaire est devenu la victoire du « nouveau patriotisme russe » qui comprend désormais la fierté non seulement pour un passé glorieux, mais aussi pour un fort état d’esprit antioccidental, avant tout antiaméricain. Cette nouvelle nature de l’union du peuple autour d’une idée patriotique rénovée s’est traduite notamment dans les manifestations de masse du Bataillon immortel, dont les participants ont défilé dans les rues en brandissant les portraits et les noms de leurs ancêtres qui ont participé à la guerre ou qui sont tombés au champ d’honneur. Rien qu’à Moscou, la manifestation a rassemblé quelque 500 000 participants, alors que dans l’ensemble du pays le chiffre a atteint 12 millions. Et, à la différence d’autres actions patriotiques de masse organisées en règle générale d’après un plan, celle-ci était entièrement volontaire, émanant du cœur, pour la majorité de ses participants.

Partenaire cadet de laChine

Le Kremlin a invité à la célébration de la Victoire les leaders de soixante-huit pays et organisations internationales. L’invitation a été déclinée par la plupart des leaders occidentaux, notamment par les pays qui étaient les principaux alliés de l’Union soviétique dans la lutte contre l’Allemagne nazie. Chacun de ces refus a provoqué une réaction douloureuse à Moscou. Tout comme les tentatives de « réduire le rôle de l’URSS » au sein des alliés de la coalition antihitlérienne dans la victoire sur le nazisme. Mais en fin de compte, le fait que Vladimir Poutine et le président chinois Xi Jinping – qui arborait sur sa veste un ruban de Saint-Georges aux rayures oranges et noires comme la quasi-totalité des politiques et fonctionnaires russes ces jours-là – se soient assis à côté sur la tribune a fait pencher la balance. Et bien que Pékin ne joue traditionnellement que son propre jeu géopolitique, il est très important pour Moscou d’afficher son amitié avec la Chine dans sa confrontation avec l’Occident ; et ce même si dans cette amitié, la Russie tiendra un rôle inhabituel pour elle, celui de « partenaire cadet ». Jusqu’ici, Moscou n’avait jamais mis en relief le rôle de la Chine dans la victoire dans la Seconde Guerre mondiale (car les dates de la fin de cette guerre en Europe et en Asie sont différentes). Désormais, Vladimir Poutine se rendra sans doute à Pékin pour fêter le 70e anniversaire de la fin définitive de la Seconde Guerre mondiale.

Contre toute attente, le discours de Vladimir Poutine au défilé sur la place Rouge a été assez sobre à l’égard de l’Occident en général et des Etats-Unis en particulier. Il ne contenait aucune attaque « militariste » contre l’Occident, comme le voulait la tradition des discours des leaders soviétiques durant la guerre froide. L’homme fort du Kremlin a mollement critiqué les tentatives « d’imposer un monde unipolaire », mais a cité sur un ton conciliant les principaux participants occidentaux à la coalition antihitlérienne.

AngelaMerkel à Moscou

La grande intrigue politique des célébrations a été la visite à Moscou de la chancelière allemande Angela Merkel. Sur le fond de refus des autres leaders occidentaux (le président français François Hollande a décliné l’invitation presque au dernier moment, comme s’il était resté dans l’expectative), cette visite pouvait être considérée comme un moyen de trouver un nouveau terrain pour les relations avec Moscou (bien que les critiques l’aient présentée comme une tentative de « ménager l’agresseur »). Angela Merkel, qui est aujourd’hui la principale « superviseuse » de la politique de l’Union européenne, a des contacts directs réguliers avec Vladimir Poutine. Dans le même temps, il ne faut pas oublier que pour l’Allemagne et pour Angela Merkel personnellement (en tant que fille de pasteur et ancienne activiste des jeunesses en Allemagne de l’Est), l’attachement à la politique du repentir pour les crimes du nazisme fait partie intégrante de la culture politique. De ce point de vue-là, ne pas venir à Moscou, démonstrativement, était peut-être encore plus difficile que d’y aller. Et une poignée de main avec Vladimir Poutine – ce qu’évitent les autres leaders occidentaux – ne peut être dans ces conditions un geste « défendu » pour la chancelière allemande. Angela Merkel semblait inviter le président russe à « se repentir » de sa politique ukrainienne, en laissant entendre (bien qu’indirectement) que ce serait récompensé par un rétablissement au moins partiel des relations tant politiques qu’économiques.

La rencontre n’a pas été une percée, mais quelque chose dans son style laisse espérer que la guerre dans le sud-est ukrainien ne reprendra pas immédiatement après la fête. Angela Merkel et Vladimir Poutine se sont entretenus amicalement pendant la cérémonie de dépôt de fleurs sur le tombeau du Soldat inconnu. La cérémonie a été vraiment commune, ce qui est un geste important même d’après les vieilles traditions soviétiques.

Les deux leaders ont donné une brève conférence de presse. Et bien qu’Angela Merkel ait lancé une ou deux expressions violentes au sujet de « l’annexion de la Crimée » et du danger que présente la guerre en Ukraine pour le système européen de sécurité, ils ont réussi à éviter les attaques réciproques. Vladimir Poutine a parlé sur un ton conciliant de la coopération culturelle et économique avec l’Allemagne, en dépit « des problèmes existants ». Angela Merkel a mis en relief la coopération avec la Russie sur le dossier de l’Iran et celui de la Syrie. Elle a évité de formuler la menace de nouvelles sanctions contre Moscou (même en répondant à une question directe).

Autre constatation importante de sa part : sur fond de stagnation dans l’application de l’accord de Minsk sur l’Ukraine, il ne faut pas rejeter les accusations de violation sur une seule des parties (jusqu’ici, la Russie était pratiquement toujours désignée comme la seule coupable), tout comme il est impossible d’affirmer que l’autre partie (visiblement Kiev) réalise ses engagements intégralement. Pour sa part, elle a confirmé l’application progressive des conditions politiques de l’accord de Minsk (bien que l’on remarque ces derniers temps l’érosion d’une telle interprétation, avant tout de la part de Kiev) : des élections dans le sud-est ukrainien d’abord et la remise à Kiev du contrôle de la frontière avec la Russie dans la région ensuite.

Cela ne signifie pas que l’UE en général et l’Allemagne en particulier soient « fatiguées » de l’Ukraine, à qui elles ont pourtant des questions à poser non seulement au sujet du non-respect des modalités de l’accord de Minsk, mais aussi au sujet de la non-application des réformes intérieures promises. Toutefois, avec une telle position, Angela Merkel prend ses distances vis-à-vis de sa rhétorique d’il y a six mois. Ces allusions et ces nouvelles intonations déboucheront-elles sur une percée diplomatique ? Réponse dans environ un mois, lorsque reviendra la question de la prorogation ou de l’allègement des sanctions sectorielles introduites par l’UE contre la Russie en juin 2014.

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