La « Guerre froide » est-elle reportée ?

Dessin de Natialia Mikhaylenko

Dessin de Natialia Mikhaylenko

Le 6 décembre dernier, une rencontre surprise de deux heures entre Vladimir Poutine et François Hollande a eu lieu à l’aéroport Vnoukovo-2. Quels facteurs ont poussé la France à intensifier ses efforts dans le règlement de la crise ukrainienne ?

Dès le début du mois de juin, la France, en invitant le dirigeant russe aux célébrations du 70e anniversaire du débarquement des troupes alliées en Normandie, a adopté une position souple à l’égard de Moscou, en excluant tout isolement. Même si la décision de rencontrer brièvement Poutine à Moscou a sans doute été soufflée par le président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev, elle s'inscrit dans la logique de la ligne politique de la France à l’égard de la Russie, adoptée depuis le début de la crise ukrainienne.

Nouveau rôle de la France

Si la France a hérité de son rôle actuel d’intermédiaire entre la Russie et l’Occident dans le règlement de la crise ukrainienne, ce n'est pas uniquement en raison de sa position plus mesurée, mais aussi suite à l’échec de Berlin dans ce domaine, ce dernier ayant opté à l’égard de Moscou pour la ligne dure, en phase avec la politique de Washington. Ainsi, Paris pourrait désormais rétablir sa position de leader diplomatique et politique en Europe, position fortement mise à mal ces dernières années.

Lorsqu’on analyse la position actuelle de la France à l’égard de Moscou, on serait tenté d’évoquer la « relation spéciale » qui s’est formée entre nos pays à travers l’histoire. Malheureusement, une approche romantique dans l’analyse des relations internationales est illusoire.

Il est important de comprendre que les initiatives de Paris sont dictées non pas par ses sympathies envers la Russie, mais par le souhait d’empêcher l’enlisement politique de l’Occident et de la Russie dans une nouvelle « guerre froide ». Une telle perspective conduirait inévitablement à une nouvelle scission en Europe et mettrait en péril l'avenir du projet européen. La France place un grand espoir dans ce projet, car elle considère l’Union européenne comme une sorte de levier pour le renforcement de son influence dans le monde. Depuis l’ère de Gaulle, la France a toujours défendu l’idée d’une Europe-puissance, soit d’une Europe constituant l’un des centres de pouvoir les plus influents dans le monde moderne.

Enfin, la spécificité de la position française vis-à-vis de la Russie et du règlement de la crise ukrainienne tient largement aux spécificités du système actuel des relations internationales. Ainsi, l’indépendance en termes de politique extérieure – principe fondamental du gaullisme – n’était possible que dans un monde bipolaire, dans lequel la France était parvenue à se distancer des deux superpuissances et à jouer habilement sur les contradictions tout en restant dans le camp occidental. L’époque post-bipolaire a considérablement réduit la marge de manœuvre de la France dans le domaine de la politique extérieure.

La crainte de l’isolement a enfin contraint le pays à rétablir pleinement sa participation dans l’Otan. Paris ne peut plus prendre de décisions indépendantes au niveau international sans concertation préalable avec ses partenaires européens. Cela explique en partie les décisions « maladroites » et contradictoires prises par les autorités françaises dans l’affaire de vente des Mistral à la Russie. Moscou semble comprendre la complexité de cette situation, et ne cherche pas à l’aggraver. La rencontre à Vnoukovo a confirmé la position inchangée du Kremlin sur cette question.

Pronostics

S'il fallait proposer un pronostic concernant l’influence que le bref tête-à-tête Poutine-Hollande pourrait exercer sur l'évolution future de la situation dans le Donbass, l’attitude amicalement professionnelle des deux présidents laisse penser qu’ils sont sans doute parvenus à trouver des compromis acceptables, notamment pour Kiev et pour Berlin. (Rappelons qu’avant son arrivée dans la capitale russe, le dirigeant français avait conduit des pourparlers téléphoniques avec Porochenko et Merkel). On peut supposer que le compromis repose sur un cessez-le-feu immédiat entre les parties, ainsi que sur la reconnaissance de l’intégrité territoriale de l’Ukraine (la question de la Crimée semble être mise entre parenthèses). Moscou a probablement été rassuré par Paris, qui a peut-être exprimé l’opinion collective de l’UE et de l’Occident sur le maintien du non-alignement de l’Ukraine vis-à-vis de l’Otan.

Ces suppositions pourraient être indirectement confirmées par la disposition de Kiev et des dirigeants des républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk à reprendre les négociations au format de Minsk. Le changement de ton au sein de la presse occidentale et une présentation plus objective des événements en Ukraine sont également encourageants.

La rencontre à Vnoukovo ne constitue sans doute pas un tournant dans le règlement de la crise ukrainienne, mais elle a démontré qu’il est possible de trouver un compromis. La première visite du dirigeant d’une grande puissance européenne à Moscou depuis le début de la crise ukrainienne, aussi courte soit-elle, prouve que malgré les sanctions, l’Europe ne cherche pas à isoler la Russie et ne permettra pas l’enlisement dans une « guerre froide ». L’escale imprévue de François Hollande à Moscou le 6 décembre dernier est un coup gagnant pour la diplomatie française, qui confirme l'importance du rôle de Paris dans la politique européenne et mondiale.

Sergueï Fedorov est directeur de recherche à l'Institut de l'Europe de l'Académie des sciences de Russie

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