L'exploration de l'Extrême-Orient

L'exploration de l'Extrême-Orient

Ces terres lointaines offrent une incomparable diversité ethnique et géographique.
Crédit : Yuri Smityuk / TASS.
L'Extrême-Orient c'est une partie asiatique de la Russie située à l'est du fleuve Léna. La région couvre plus de 6 millions kilomètres, ce qui représente 36% du territoire de la Russie.
Carte datée de 1640. Willem Janzsonn Bleau, Tartaria sive Magni Chami Imperium, Amsterdam.
Crédit : RGO.

Sidérant voyage au bout du pays
La réserve naturelle de Sikhote-Aline
Inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, cette réserve naturelle, qui s’étend sur 387 200 hectares, présente toute la richesse et la splendeur que recèle la nature dans l’Extrême-Orient russe. Les touristes peuvent y rencontrer, sur les itinéraires écologiques dont le nombre ne cesse de croître, des ours du Tibet, le goral à longue queue ou le célèbre tigre de Sibérie. / Crédit : Geophoto.
Le pergélisol et les mammouths
Entre 60% et 65% du territoire de la Russie sont constitués de régions à pergélisol, mais le record de profondeur des sols perpétuellement gelés – 1 370 mètres – appartient à la Iakoutie. Ces sols nous fournissent une grande quantité d’antique matière génétique : 80% des restes de mammouths sont découverts en Iakoutie. Les mammouths de Chandrine et de Youkaguir qu’on y a trouvés aux XIXème et XXème siècles ont bouleversé les scientifiques de l’époque. / Crédit : Reuters.
Les Poteaux de la Léna
C’est une rangée de rochers calcaires étirés à la verticale qui se sont formés il y a plus de 500 millions d’années. Longeant sur des dizaines de kilomètres le fleuve Léna en Iakoutie, cette réserve naturelle est venue compléter en 2012 la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. / Crédit : Anton Agarkov.
Les tigres de l’Amour
Dans l’Empire russe déjà, le plus grand des tigres était le symbole des régions extrême-orientales du pays. Mais que fait le roi de la jungle dans la taïga russe ? L’Âge glaciaire a contourné l’actuel territoire du Primorié en Russie, ce qui a permis aux animaux et plantes caractéristiques des régions plus chaudes de la planète de survivre dans le climat relativement frais de l’Extrême-Orient russe. Le tigre de Sibérie, également appelé le tigre de l’Amour (le fleuve), possède une fourrure à poils beaucoup plus longs que celle de ses confrères des zones méridionales. Selon les données de 2015, le nombre de tigres de Sibérie n’est actuellement que de 523 à 540 en Russie. Pour protéger cette espèce de félin rare, le pays a mis en place dans la région plusieurs réserves naturelles. / Crédit : Yury Smityuk/TASS.
Oïmiakon en Iakoutie
Située dans le nord-est de la Russie, la Iakoutie est la plus grande région du pays et la plus grande entité territoriale et administrative au monde. Plus étendue en superficie que l’Argentine, elle compte pourtant moins d’un million d’habitants et possède l’une des plus faibles densités de population en Russie. Plus de 40% de son territoire se situe au nord du cercle arctique. C’est ici que se trouve Oïmiakon, le lieu habité en permanence le plus froid de la planète, qui compte 462 habitants. La localité enregistre une température moyenne de -40°C à -50°C en hiver, saison qui y dure environ six mois. / Crédit : Getty Images.
La vallée des Geysers
Où disparaît l’eau de la caldeira du volcan Ouzon au Kamtchatka ? Pour trouver la réponse à cette question, la géologue soviétique Tatiana Oustinova s’est lancée, en compagnie d’un guide autochtone de la région, dans un dangereux raid en traîneau tiré par des chiens. Arrivés dans la réserve Kronotski, les deux voyageurs sentirent le sol, d’abord très froid sous leurs sacs de couchage dans la tente, se réchauffer à tel point qu’ils eurent l’impression de dormir sur un poêle. Soudain, les jambes postérieures d’un cheval qui errait à proximité sombrèrent dans un trou… dont jaillit de la vapeur. C’est ainsi que fut découverte en avril 1941, à deux mois de l’invasion hitlérienne, la vallée des Geysers au Kamtchatka, célèbre aujourd’hui dans le monde entier. / Crédit : Vostock - Photo.

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Vassili Avtchenko, Ioulia Chandourenko
Ces hommes qui ont fait œuvre de pionniers
Nombre d'explorateurs intrépides ont attaché leur nom à la découverte de l'Extrême-Orient russe. Deux d'entre eux, membres de la Société géographique impériale de Russie, ont joué un rôle déterminant.

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Vladimir Arseniev est un officier-topographe de l'armée russe.
Né à Saint-Pétersbourg
le 10 septembre 1872 et mort
le 4 septembre 1930 à Vladivostok.
« J'avais devant moi un chasseur primitif qui avait passé toute son existence dans la taïga, étranger aux vices que porte la civilisation urbaine ». C'est ainsi que l'officier pétersbourgeois Vladimir Arseniev, qui avait quitté la capitale en 1900 pour étudier l'Extrême-Orient, décrivait sa première rencontre avec son guide aborigène Dersou Ouzala.

Le guide nanaï Dersou sauvera la vie d'Arseniev. Ensemble, ils chasseront les sangliers, échapperont aux tigres et participeront aux escarmouches avec les honghuzi, la mafia forestière chinoise. Dersou enseignera à Arseniev la philosophie de la taïga, qui mêle des croyances païennes aux postulats chrétiens et au respect de l'environnement : il faut protéger la nature et aider son prochain, toute chose alentour est vivante. Pour Dersou, les pierres, les rivières, les arbres et le vent sont des « gens ». À propos du soleil, il disait : « C'est le gens principal… Il disparait, tout disparait autour ».

Ici, dans l'exotique Primorié, que les migrants de la Russie centrale mettaient des mois à rejoindre, avec ses tigres et ses chênes-lièges dans la taïga, Vladimir Arseniev combinait son service militaire et les recherches scientifiques. L'étude du territoire du point de vue de la guerre potentielle contre le Japon avait beau être sa mission principale, il plongeait dans la vie des peuples autochtones et dans la nature de l'Extrême-Orient. Dersou est un habitant sage et noble de la taïga, inspiré par le Nanaï réel Dertchou Odjal et par les autres guides d'Arseniev, qui figurent dans ses livres sur ses expéditions, La Taïga de l'Oussouri et Dersou Ouzala. En 1975, le film, inspiré par ce dernier, vaudra un Oscar à son réalisateur japonais Akira Kurosawa.
Vladimir Arseniev lors d'une d'expédition.
De gauche à droite: Arseniev, son guide Dersou Ouzala et deux accompagnateurs.
Crédit : Éditions du Pacifique Roubej.


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Le « capitaine » et le « savage »
Crédit : Éditions du Pacifique Roubej.

Les « allogènes » de l'Extrême-Orient, ces petits peuples autochtones comme les Oudegeïs, les Nanaï et les Orotches, intéressaient particulièrement Arseniev. Il leur témoignait sa compassion et son respect, cherchait à préserver leur mode de vie traditionnel et les protégeait des Chinois. Les aborigènes du Primorié l'appelaient « Tchjangue », ce qui signifie « juge » ou « doyen ». Dersou l'appelait « capitaine » : c'est ainsi qu'on s'adressait ici à tous les fonctionnaires de l'empire.

Fidèle aux traditions établies par ses prédécesseurs – Venioukov, Prjevalski, Gontcharov et Tchékhov – dans l'ethnographie et dans la littérature, Arseniev participa à l'exploration de l'Extrême-Orient et influença toute une génération de chercheurs et d'écrivains. Intellectuel passionné, il composera des ouvrages spécialisés et des œuvres grand public, dépassant largement le cadre des disciplines étroites et des problématiques locales : il a écrit sur l'histoire antique de l'Extrême-Orient, l'origine de ses peuples, la sociologie et même l'économie.

Arseniev ne ménagera pas ses efforts pour protéger les forêts orientales du braconnage et de l'abattage incontrôlé. Il y a un siècle, il avertissait déjà : « Dans un proche avenir, la région de l'Oussouri, riche en animaux et en forêts, deviendra un désert ». Ces opinions furent certainement influencées par Dersou Ouzala. « Ce sauvage était plus proche de la protection de la nature et de son utilisation raisonnée que de nombreux Européens vantant leur éducation et leur culture », écrivait Arseniev de son fidèle compagnon.

Le « sauvage primitif » et l'homme éduqué comblé de connaissances étaient tous deux aussi loin de répondre aux questions fondamentales de la vie, rajoutait celui qui entrera dans l'histoire comme l'un des plus célèbres explorateurs russes de l'Extrême-Orient russe.

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Terre de contrastes
Crédit : Alamy/Legion-Media (en haut à gauche et à droite) ; Diana Serebrennikova (deuxième à droite et celle d'en bas).
Prédécesseur d'Arseniev, Nikolaï Prjevalski qualifia son voyage dans la taïga oussourienne du Primorié de « première épreuve », mais sa première excursion de deux ans suffira pour que son nom reste dans l'histoire et dans la science et pour que le Primorié suscite l'intérêt des chercheurs.

L'audacieux Prjevalski découvrira de nouvelles espèces animales et collectera d'immenses herbiers, ce pourquoi il s'est «aventuré dans des coins que même le Diable ne peut connaître», disait-il : il traversera deux fois la crête du Sikhote-Aline, devenant ainsi son pionnier, et descendra l'Oussouri à travers le lac Hankaï et par des voies forestières inexplorés jusqu'aux «rives du Grand Océan».

C'est Nikolaï Prjevalski qui remarquera la caractéristique frappante de la nature du Primorié qui le rend à ce jour si différent de tous les autres coins de la planète : le mariage des formes méridionales et polaires des mondes végétal et animal.

« C'est un peu étrange pour un œil peu habitué de voir ce mélange des formes du Nord et du Sud »
, écrivait Prjevalski. Il était particulièrement frappé par l'aspect des sapins recouverts de vignes, ou par la cohabitation des chênes-lièges et des noisetiers avec le cèdre et l'épicéa.

«Les chiens de chasse y cherchent des ours et des zibelines, mais à côté, on peut croiser un tigre qui n'a rien à envier à la taille et à la force des résidents de la jungle du Bengale. L'ibis japonais qui se pose sur les rives du Hankaï à la mi-mars y croisera le hibou blanc qui ne descend ici du Nord que pour l'hiver».

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Jean-François de La Perouse
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« Le printemps le plus frais n'a jamais offert en France des nuances d'un vert si vigoureux et si varié. [...] Nous aperçûmes des cerfs et des ours qui passaient tranquillement sur le bord de la mer. [...] Les pins couronnaient le sommet des montagnes ; les bords des rivières étaient plantés de saules, de bouleaux, d'érables et sur la lisière des grands bois on voyait des pommiers et des azicoliers en fleur, avec des massifs de noisetiers ». Telles sont les impressions sur l'Extrême-Orient que livrait dans son journal l'officier de marine et explorateur français Jean-François de La Pérouse.

Partie de Brest le 1er août 1785, l'expédition autour du monde destinée à compléter les découvertes du capitaine Cook est arrivée après 23 mois de périple dans une baie en Mandchourie. Commandant de l'expédition, La Pérouse, la baptisera « Terney » (aujourd'hui, Serebrianka, région russe du Primorié) et deviendra le premier Européen à décrire ces lieux.
Aujourd'hui, un petit village russe de 4 000 habitants porte le nom de Terney. En 1997, une stèle y a été érigée pour rendre hommage au grand voyageur français Jean-François de La Pérouse qui a découvert ces lieux.
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L'étude de l'Extrême-Orient russe, dont la flore et la faune, si diversifiées, sont uniques en leur genre – le sujet de ce dossier – a bénéficié d'une importante contribution de la Société géographique de Russie (RGO).

L'une des plus vieilles sociétés de géographie, elle existe depuis 1845 et a eu pour membres, à partir de 1847, des Français et des Monégasques célèbres comme Jean-Baptiste Boussingault, Alfred Maury, le prince Albert Ier de Monaco, Ferdinand Marie de Lesseps ou Michel Chevalier. Les expéditions organisées par la Société russe ont tenu un grand rôle dans l'étude de la Russie et des territoires voisins, ainsi que dans la formation de nombreux domaines scientifiques.

Crédit : Yury Smityuk.
Textes sont préparés par Ioulia Chandoureko, Vassili Avtchenko, Maria Sokolovskaïa.
Design et maquette par Maria Afonina.
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