L’Ukraine bannit les réseaux sociaux russes

Sans sommation ni explication, de nombreux services d’origine russe ont été interdits dans le pays.

Sans sommation ni explication, de nombreux services d’origine russe ont été interdits dans le pays.

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Le réseau social populaire russe VKontakte et de nombreux autres services d’origine russe ont été déclarés illégaux en Ukraine par décret présidentiel.

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Mercredi 17 mai, l’Ukraine a élargi la liste des entreprises et citoyens russes soumis à des sanctions. Cette nouvelle liste comprend des députés, des journalistes, des juges, des entrepreneurs, ainsi que des banques, des systèmes de paiement, des holdings agricoles et même le Ruban de Saint-Georges (principal symbole de la Grande Guerre patriotique de 1941–1945, devenu ces dernières années un symbole des sentiments pro-russes dans la culture populaire).

Cependant, l’élément le plus mémorable de la nouvelle liste de Kiev porte sur l’interdiction simultanée de plusieurs réseaux sociaux et logiciels russes. Les citoyens ukrainiens étaient les moins préparés à une telle nouvelle – des millions d’internautes de ce pays ont brusquement porté le trafic sur les réseaux sociaux russes à des sommets inégalés.

Réseaux sociaux et ressources concernés

Le décret du président Petro Porochenko porte sur tous les services fournis par Mail.Ru Group et Yandex, dont les réseaux sociaux VKontakte et Odnoklassniki et les moteurs de recherche Mail.Ru et Yandex, qui leur appartiennent. En outre, la loi interdit des produits comme les dictionnaires et logiciels de reconnaissance de texte d’ABBYY (dont les technologies sont utilisées par Microsoft et Samsung), la chaîne de télévision économique RBC, réputée indépendante des autorités russes, les logiciels de comptabilité et de gestion financière du groupe 1С, des services de réservation de taxi, etc.

Interdits uniquement parce que russes ?

Kiev explique sa décision par la volonté de protéger la sécurité nationale. « Aujourd’hui, nous devons résister à la propagande russe. Les sanctions ont été introduites en réponse aux violations du droit international et des frontières du pays », a déclaré le premier ministre ukrainien Vladimir Groïsman.

Zorian Chkiriak, conseiller du ministre de l’Intérieur, avait récemment indiqué qu’Odnoklassniki et VKontakte étaient désormais « entièrement contrôlés et pilotés par les services secrets russes ». Le député Vladimir Ariev décrit même comment il l’imagine : « Si un militaire ukrainien prend une photo dans son unité et la publie sur les réseaux sociaux, les services secrets russes, qui ont accès à ces réseaux sociaux, peuvent non seulement déterminer la localisation de cette unité, mais aussi ses déplacements ».

Le président Petro Porochenko a commenté son propre décret… sur sa page VKontakte : « Des cyber-attaques russes massives ont été menées à travers le monde – l’ingérence récente dans la campagne électorale en France montre qu’il est temps d’agir différemment et plus résolument ». On peine toutefois à comprendre en quoi les dictionnaires d’ABBYY ou Yandex.Taxi menacent la sécurité nationale ukrainienne.

Qui en souffrira plus, la Russie ou l’Ukraine ?

Crédit : Global Look PressCrédit : Global Look PressMail.Ru Group a annoncé qu’il n’avait pas l’intention de revoir ses prévisions financières, car la part de l’activité ukrainienne dans la structure du chiffre d’affaires de l’entreprise était « insignifiante ». Yandex a fait une déclaration similaire et a regretté que des années d’efforts de son équipe fussent ainsi réduites à néant. «  Les internautes ukrainiens seront les premières victimes de ces sanctions », estiment les représentants du groupe. Et ils ont en partie raison.

VKontakte est le réseau social le plus populaire en Ukraine avec 16 millions de visiteurs mensuels. Odnoklassniki compte 9,5 millions d’abonnés et se classe dixième de toutes les ressources en ligne en Ukraine, selon les informations de Kantar TNS. Globalement, Mail.Ru Group estime que les sanctions imposées aux sociétés informatiques russes impacteront 25 millions de citoyens ukrainiens. Des emplois seront supprimés, car les branches ukrainiennes des entreprises informatiques devront fermer, des centaines d’organisations ukrainiennes devront sans doute chercher de nouvelles solutions pour leur comptabilité. Les experts ukrainiens estiment le coût de cette décision pour le gouvernement ukrainien à 1 milliard de dollars et indiquent que sa mise en œuvre prendra du temps (l’Ukraine ne dispose pas d’infrastructure pour bloquer les sites et ne pourra exécuter sa décision rapidement).

Cependant, c’est sur les droits et libertés individuels que portent principalement les critiques. « D’un seul geste, Porochenko a porté un coup terrible à la liberté d’expression en Ukraine. C’est une violation inexcusable des droits des Ukrainiens à l’information de leur choix. L’Union européenne et les autres partenaires internationaux de l’Ukraine doivent immédiatement appeler l’Ukraine à y renoncer », a déclaré Tanya Cooper, représentante de l’organisation internationale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch.

Les autorités russes avancent les mêmes critiques à l’égard du pouvoir ukrainien, précisant que les blocages peuvent être contournés grâce aux anonymiseurs, aux technologies VPN (Virtual Private Network), aux serveurs proxy, etc. Ainsi, les efforts de l’Ukraine sont « à courte vue » et mènent à la création d’un « grand pare-feu ukrainien ».

Mais la Russie n’a-t-elle pas pris des mesures similaires ?

Actuellement, le registre russe de sites interdits (introduit en 2012) compte plus de 70 noms de domaine, dont le grand réseau social professionnel LinkedIn. Ainsi, lorsque les chaînes de télévision fédérales russes se sont mises à débattre de la futilité des blocages et à énumérer les moyens de les contourner, les réseaux sociaux n’ont pu résister et ont ironisé : « C’est une véritable fête ! Tous les médias fidèles au Kremlin expliquent aux Russes comment contourner les blocages de Roskomnadzor [régulateur russe en charge des blocages] ».

Néanmoins, les lois les plus controversées sur les restrictions d’Internet en Russie ont été précédées d’un minimum de discussions avec la communauté d’experts et le public. Le décret de Porochenko a été préparé dans le plus grand secret, sans aucune campagne de sensibilisation par le gouvernement. Cette décision soudaine pourrait provoquer un rejet partiel d’une partie de la société.

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