La présidentielle en France vue par des politologues russes

Des experts des deux pays étaient réunis à Moscou le 13 avril. Quel bilan?

Des experts des deux pays étaient réunis à Moscou le 13 avril. Quel bilan?

Reuters
La Chambre de commerce et d’industrie franco-russe a accueilli le 13 avril dernier à Moscou la table ronde La France à la veille de la présidentielle, qui a rassemblé des experts russes de la politique française. RBTH dresse le bilan de la réunion où les politologues russes ont évalué les chances des candidats, la situation politique dans le monde et en France ainsi que la réaction de la Russie aux élections.

Des experts des deux pays étaient réunis à Moscou le 13 avril. Quel bilan ? Crédit : ReutersDes experts des deux pays étaient réunis à Moscou le 13 avril. Quel bilan ? Crédit : Reuters

Igor Bounine, président de la fondation Centre des technologies politiques

Selon Igor Bounine, la campagne présidentielle en France se distingue par un degré élevé d’imprévisibilité. « Au début, j’étais certain (de la candidature) du président français. Puis nous avons vu arriver François Fillon avec une cote de popularité très élevée : pendant trois mois, j’étais sûr que le prochain président, ce serait lui. Or avec le Penelopegate, voici que se profile le mythe Macron et nous commençons à penser à une France centriste, a-t-il déclaré. Aujourd’hui, nous comptons quatre candidats dont chacun a toutes les chances de passer au second tour et dont personne ne sait s’il pourra y arriver ».

L’expert évoque en outre la montée en flèche de la popularité de Jean-Luc Mélenchon. « Pourquoi avons-nous vu surgir Jean-Luc Mélenchon ? Le mécanisme est simple : c’est un brillant orateur dont l’éloquence a pris au dépourvu tous ses rivaux. Véritable tribun, il est sorti gagnant dès ses premiers débats. En outre, il s’est illustré comme un habitué des prises de parole aux meetings où il s’est même +dédoublé+ grâce aux technologies de pointe. Mais ce n’était que le début. Ensuite tout le monde a constaté qu’il avait un projet et un plan, qu’il était honnête, qu’il savait parler aux gens et ainsi de suite », a poursuivi Igor Bounine.

Toutefois, la popularité possède son aspect négatif, a-t-il rappelé : dès que quelqu’un se retrouve sous les feux des projecteurs, l’opinion commence à dénicher de petits détails. Il s’est avéré que Jean-Luc Mélenchon « aime Che Guevara, que son héros est Fidel Castro, qu’il a été ami avec le président vénézuélien Hugo Chavez et que les réformes qu’il propose exigeront 300 milliards d’euros. Les gens ont commencé à se détourner de lui ».

À la question de savoir qui a les plus fortes chances de se qualifier au second tour, Igor Bounine répond que François Fillon reste en bonne position, aussi paradoxal que cela puisse paraître. « L’électeur a un choix très simple à faire : veut-il un président honnête ou un président  aguerri capable de gouverner le pays ? Dans cette situation, François Fillon pourrait récupérer au dernier moment les 2% ou 3% manquants pour passer au second tour », a-t-il expliqué.

Iouri Roubinski, directeur du Centre des études françaises à l’Institut de l’Europe de l’Académie russe des sciences

Pour Iouri Roubinski, la campagne fait ressortir la crise du bipartisme qui mine depuis plusieurs années la Ve République. Selon lui,  ceci se traduit par une situation dans laquelle « les électeurs sont concentrés autour de deux partis principaux du centre-gauche et droit – aujourd’hui ce sont le PS et Les Républicains – avec la présence, sur les flancs, d’un grand nombre de Français qui ne sympathisent ni avec les uns, ni avec les autres ». Les deux grands partis ont été « victimes de la tendance générale à la polarisation des forces politiques », ce qui s’est manifesté également à l’intérieur de ces partis, quand la primaire a été remportée par François Fillon à droite et par Benoît Hamon à gauche. Pourtant, ni l’un, ni l’autre n’a été capable d’unir son parti pour lui assurer la qualification au second tour.

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La campagne actuelle est marquée par un phénomène surprenant, a poursuivi Iouri Roubinski : les partis « marginaux », comme le FN ou la France insoumise, représentent actuellement plus de 50% des voix. Ainsi, la charpente du bipartisme, soit l’alternance au pouvoir des deux principaux partis, ne fonctionne plus, a-t-il constaté. « Je suis fermement convaincu que si Marine Le Pen passe au second tour, l’unique candidat capable de sauver les restes du système sera François Fillon. Si c’est Emmanuel Macron qui se retrouve au second tour, nous verrons triompher la tendance à la restauration du système qui a existé sous les IIIe et IVe Républiques, lorsque le pouvoir revenait à une coalition du centre-gauche et droit et que le gouvernement changeait tous les six mois ».

Evguenia Obitchkina, professeure à la chaire des relations internationales et de la politique étrangère de l’Institut des relations internationales de Moscou

Bien que la campagne présidentielle en France soit focalisée sur la politique intérieure et non étrangère, le dossier russe y est ressorti au moins à trois reprises, a-t-elle rappelé. La première fois, c’était après la victoire de François Fillon à la primaire et ses déclarations sur la nécessité de se rapprocher de la Russie. Ensuite, le Penelopegate a fait naître dans la presse des affirmations sur des sommes d’argent qui auraient été versées à François Fillon par Moscou. Enfin, la visite de Marine Le Pen qui a non seulement rencontré des députés russes mais, contre toute attente, a été reçue par le président Vladimir Poutine. Et c’est ce dernier point qui mérite une attention particulière, a fait remarquer Evguenia Obitchkina. « La visite de Marine Le Pen a permis à Vladimir Poutine d’exposer ses idées sur les élections et sur l’attitude de Moscou envers les présidentielles à l’étranger », a-t-elle indiqué.

Le fait que la Russie ait accueilli en la personne de Marine Le Pen un candidat « non grata » est perçu différemment à Moscou en raison d’un « système d’évaluations » différent, a-t-elle noté. « Une seule édition parmi celles que j’ai lues mentionnait que Marine Le Pen représente un parti d’extrême-droite. La presse russe n’emploie plus la notion d’extrême, la remplaçant par une autre – nouvelle droite –, ce qui est faux, a-t-elle dit. En revanche, la presse russe souligne que la présidente du FN est l’un des plus probables candidats au second tour, qu’elle défend la souveraineté et qu’elle est +une amie de la Russie+ ».

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