« On veut nous diviser en plusieurs pseudo-Etats »

Le Grand mufti de Syrie, Ahmad Badreddine Hassoun à une rencontre avec des législateurs russes.

Le Grand mufti de Syrie, Ahmad Badreddine Hassoun à une rencontre avec des législateurs russes.

Valery Sharifulin / TASS
Le creuset de la guerre en Syrie oppose les représentants de différentes confessions, et certaines forces ont recours à des slogans religieux pour mobiliser leurs partisans. Le Grand mufti de Syrie, Ahmad Badreddine Hassoun, explique comment arrêter l’effusion de sang et pourquoi la cause du conflit ne se trouve pas uniquement dans les différends religieux.

Le Grand mufti de Syrie, Ahmad Badreddine Hassoun, est partisan du gouvernement du président syrien Bachar el-Assad. Il s’est rendu à plusieurs reprises en Russie et a prononcé une fois un sermon dans la principale mosquée tchétchène, le Cœur de la Tchétchénie. Nous avons interrogé le religieux, qui bénéficie d’une grande influence auprès des sunnites, sur la situation en Syrie et dans l’ensemble du Proche-Orient.

Selon une opinion répandue, la guerre civile qui déchire la Syrie est un conflit entre confessions. Est-ce vrai ?

En effet, la guerre dure depuis quatre ans et pendant tout ce temps, certains tentent de la présenter comme un conflit interreligieux. Or, ce n’est pas le cas. Les zones contrôlées par (les groupes armés) Etat islamique (EI) et Front al-Nosra sont désertés par tout le monde : chrétiens, sunnites et alaouites (une branche du chiisme, ndlr). Et ils fuient tous dans les régions où stationne l’armée syrienne. Les gouvernorats d’Idlib et de Raqqa sont peuplés uniquement de sunnites, mais ceux-ci les quittent pour fuir le Front al-Nosra qui se proclame pourtant « défenseur des sunnites ».

La Syrie est un Etat laïc et il y a 70 ans, notre premier ministre était chrétien. Pour l’instant, nous sommes l’unique pays du Proche-Orient où les enfants n’étudient à l’école qu’une seule discipline religieuse. Chrétiens et musulmans font leurs études ensemble à l’Université. Pour devenir membre du gouvernement, il n’est pas obligatoire d’être d’une religion précise.

Comment alors qualifiez-vous ce conflit ?

La guerre oppose actuellement le terrorisme religieux à l’Etat laïc. La guerre en Syrie, ce n’est pas une guerre religieuse et ce n’est pas non plus une guerre pour le renversement de Bachar el-Assad. C’est une guerre pour détruire la Syrie en tant que dernier Etat laïc au Proche-Orient. Tous les autres pays sont depuis longtemps marqués par le diktat d’une seule religion. Même le Liban, qui est divisé de manière claire et nette en plusieurs parties d’après le facteur religieux. L’ancien président est maronite et le président du parlement est chiite, un tel équilibre permettant de maintenir la paix dans le pays. En Jordanie, le roi est obligatoirement hachémite. En Arabie saoudite, la dynastie au pouvoir appartient aux sunnites, et obligatoirement à la famille saoudienne. En Irak, le président doit être sunnite et le premier ministre chiite. En Turquie, le président ne peut être que musulman.

La Syrie reste le seul pays où le président et le premier ministre peuvent être chrétiens, chiites, alaouites, sunnites et même athées.

Certains veulent nous diviser en plusieurs pseudo-Etats d’après le principe religieux.

Pourquoi alors cette guerre a éclaté et pourquoi les adversaires du gouvernement sont si forts ?

Tout ce qui passe dans notre pays à ce niveau-là revêt une nature étrangère. Il suffit de dire que dès les premiers jours de la guerre, nous avons vu se former deux états-majors des forces combattant contre les troupes gouvernementales : l’un siège en Jordanie, alors que l’autre se trouve en Turquie. Pendant trois ans, la Syrie a résisté à ces forces et ce, avec succès. Elles ont alors provoqué l’invasion de l’EI dans notre pays. Nous devons faire face aujourd’hui à 30 000 musulmans ouïgours de Chine et à des extrémistes de Tchétchénie, de Grande-Bretagne et de plusieurs pays d’Europe qui tuent les gens indépendamment de leur religion. D’ailleurs, ces terroristes ont tué beaucoup plus de sunnites que de représentants d’autres confessions.

Lorsque les représentants de l’Arabie saoudite ont déclaré que la Russie soutenait les chiites dans leur lutte contre les sunnites, (le président russe) Vladimir Poutine a eu raison de souligner que Moscou appuyait les Syriens dans leur lutte contre les terroristes et non le gouvernement du pays, les chiites ou qui que ce soit d’autre.

Personnellement, êtes-vous alaouite ou sunnite ?

Je suis sunnite, mais cela n’a aucune importance à la lumière de la situation actuelle dans mon pays. Lorsque la télévision saoudienne m’a qualifié de « mufti des sunnites syriens », j’ai répondu que j’étais mufti non pas des sunnites, mais de l’ensemble du peuple syrien. Il y a parmi mes paroissiens des musulmans, des chrétiens et même des non croyants. Mais ce sont mes paroissiens. Au début du conflit, le ministre syrien de la Défense, Daoud Rajha, un Orthodoxe, a été tué dans un attentat. Sa veuve et ses filles me rendent toujours visite et m’appellent leur « patriarche ».

Que faut-il entreprendre à votre avis pour faire régner la paix entre les différentes confessions au Proche-Orient ?

Il est nécessaire d’éduquer les jeunes et de le faire sans relâche. En outre, il importe de séparer les questions de la religion et les problèmes de la politique. Faire en sorte que, d’une part, le caractère laïc de l’Etat ne signifie pas la lutte contre la religion et, d’autre part, que la religion soit au service de l’homme, sans chercher à le diriger. Car Jésus n’a pas créé un Etat uniquement pour les chrétiens. Mahomet n’a pas fondé un Etat uniquement pour les musulmans, tandis que Moïse n’a pas établi un Etat uniquement pour les Juifs. Ils ont mis en place des Etats laïcs. Le président Poutine a récemment inauguré une superbe mosquée à Moscou. C’est très bien, mais, croyez-moi, si l’on avait construit une grande usine de médicaments et une petite mosquée, ce serait mieux.

Je crois que si Jésus ou Mahomet apparaissaient de nouveau, ils iraient non pas dans une mosquée ou une église, mais, par exemple, dans un stade où les gens viennent bien plus nombreux et y auraient organisé des prières et des entretiens.

Pardonnez-vous les Syriens qui ont fait la guerre dans le camp de l’EI ou d’un autre groupe islamiste, mais qui y ont renoncé et se sont rendus aux forces gouvernementales ?

Toutes les semaines, je consacre des discours à ce sujet et je les appelle à le faire. Des centaines de Syriens se rangent régulièrement de notre côté et nous les pardonnons. Le retour dans la patrie est ouvert à tout le monde, il n’y a aucun problème.

Texte intégral de l'interview publié sur le site de Gazeta.ru

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