La résolution du conflit ukrainien dépend aussi de l'Europe

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Guy Mettan, président de la Chambre de commerce et d'industrie pour la Suisse, la Russie et les pays de la CEI, évoque la crise entre la Russie et l'Europe et propose des voies pour améliorer la situation.

Russia Direct a rencontré le journaliste et homme politique Guy Mettan, qui a récemment animé une table ronde intitulée « Le choix européen : globalisation ou re-souverainisation » à Genève le 6 mars 2015.

Russia Direct: Quel est la position de la Suisse face aux relations entre l'Union européenne (UE) et la Russie, plus spécifiquement au sujet des sanctions financières ?

Guy Mettan: La réponse varie si je vous expose la position officielle de la Suisse ou mon point de vue personnel. Officiellement, la Suisse est neutre et n'applique pas les sanctions de l'UE ou des États-Unis parce qu'elles n'ont pas été adoptées en respect du droit international et n'ont pas été approuvées par les Nations unies (Onu).

Mais en réalité, la Suisse a appliqué ces mesures punitives en décidant de suivre l'UE, pas spécifiquement les États-Unis mais bien l'UE, en adoptant ces sanctions après un certains temps. Officiellement, la Suisse a agi ainsi pour éviter d'être utilisée comme un pays de transit permettant aux fournisseurs européens d'éviter les sanctions, mais techniquement cette décision a eu le même effet qu'une adoption des sanctions réelle.

Je sais que les ministres suisses ont reçu de nombreux appels des Américains et des Européens, leur demandant poliment d'appliquer les sanctions. Il y a eu une forte pression de l'ambassadeur américain à Berne et de celui de Bruxelles dans ce sens.

Ce que je regrette personnellement, c'est que la Suisse ait finalement appliqué les sanctions tout en affirmant, au niveau officiel, qu'elle ne l'avait pas fait. En tant que citoyen suisse je peux le comprendre car nous sommes dans une situation compliquée, entourés de pays membres de l'UE et négociant de nouveaux accords économiques bilatéraux avec Bruxelles.

Il est difficile de négocier des accords économiques tout en appliquant les politiques de l'UE. La Suisse a agi de la sorte pour faire baisser un peu la pression européenne. Beaucoup pensent qu'elle a perdu une partie de sa neutralité et de sa souveraineté.

RD:Après la chute de l'URSS et de l'idéologie communiste, la Russie a rejoint la famille européenne. Malgré tout, on voit que Moscou a droit à un traitement particulier. N'y aurait-il pas des différences de valeurs ou de perception du monde entre l'UE et la Russie ?

G.M.: Personnellement je ne vois aucune différence notable ou de grand fossé en termes de valeurs. Mais cela est réapparu avec la lutte pour l'influence - ou soft power. A mon sens, après le premier mandat de Boris Eltsine, quand M. Primakov est arrivé et que la Russie a commencé à se relever du chaos, les problèmes avec l'Occident ont recommencé. Pour des raisons géopolitiques.

Les États-Unis veulent une Russie faible pour contrôler les ressources sur son territoire ainsi qu'en Asie centrale et au Moyen-Orient. C'est pourquoi une nouvelle guerre idéologique a éclaté à la fin des années 1990 et s'est prolongée après l'arrivée de Poutine au pouvoir.

Pour moi, il s'agit seulement d'un recyclage du vieux concept de la lutte anti-communiste : les libertés et les droits de l'homme ont commencé à être utilisés comme un prétexte pour blâmer Poutine, et on a commencé à poser les éléments permettant de décrire Poutine comme un dictateur - les concepts utilisés contre l'URSS le sont donc de nouveau contre la Russie. Ils sont simplement adaptés au monde contemporain : le totalitarisme a été remplacé par l'autocratie, le Secrétaire général du parti par le président...

RD: Vous pensez donc que l'histoire se répète ?

G.M.: Oui. Vous remplacez les Circassiens par les Tchétchènes, Nicolas Ier par Poutine et vous avez la même histoire. La première guerre de Crimée avait également une dimension géopolitique. Seulement 40 ans avant, la Russie aidait l'empire britannique à défaire Napoléon : alors pourquoi voudraient-ils aujourd'hui se battre contre la Russie ? Même chose quand la Russie a aidé à défaire Hitler. Quelques mois plus tard, une nouvelle guerre commençait : la Guerre froide.

Pour moi, il est intéressant de constater que le problème de la Russie est avant tout d'avoir un mauvais storytelling. Moscou n'a pas un discours aussi efficace que celui de l'Ouest sur la liberté et les droits de l'homme.

Je pense que l'avantage des pays occidentaux sur la Russie est justement que leurs constructions narratives sont plus efficaces. Quand vous parlez de liberté et de droits de l'homme, tout le monde est d'accord avec vous. Si on demande : êtes-vous favorables à la liberté ? La réponse sera toujours positive.

RD: Malgré tout, la différence réside dans la manière dont le peuple le perçoit. Il peut voir la liberté de différentes manières.

G.M.: Si vous êtes capable de convaincre l'opinion publique que vous êtes du bon côté, que vous prêchez un bon type de liberté.

RD: Tout ça est une affaires de relations publiques, en somme.

G.M.: Oui. Mais elles doivent être soutenues par de bons mots et discours. Sinon vous dépenserez des milliards de dollars pour rien. Si un produit est mauvais vous l'achetez une fois, pas deux. L'Occident, justement, a réussi à vendre et promouvoir l'idée de liberté avec plus de succès. C'est pourquoi il est important de réussir pour des raisons idéologiques.

RD: La Russie a-t-elle déjà essayé de « vendre » une de ses idées ?

G.M.: Non. C'est pour ça que j'en ai parlé. Produire un tel discours est une immense tâche. Une telle alternative prend du temps. Vous devez mobiliser des forces académiques, des analystes, des professeurs et des journalistes. Cette démarche doit également être soutenue par la société. C'est pourquoi la Russie n'est qu'au début du chemin et doit avancer à grandes enjambées - aussi parce que le nombre de critiques contre les États-Unis grandit.

RD: Ces critiques s'élèvent-elles en Europe ou à l'échelle mondiale ?

G.M.: Au niveau international - pas encore en Europe. Selon moi, ce phénomène est apparu récemment sur le Vieux continent. Mais si vous allez au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine ou en Asie vous constatez qu'ils partagent cette critique des États-Unis. Ils ne partagent pas forcément les valeurs et perspectives proposées par les États-Unis et ont leur propre point de vue.

Mais les pays occidentaux sont toujours dominants dans les médias, ce qui rend leur narration très puissante.

RD: Que faut-il faire pour augmenter la compréhension de la Russie par l'Europe ?

G.M.: Je pense qu'il y a deux aspects. Tout d'abord il faut faire venir en Europe des gens comme M. Iakounine, qui sont à l'aise en anglais, avec de bonnes capacités de réflexion, pour qu'ils défendent leur vision [Vladimir Iakounine est le président des Chemins de fer russe, ndlr.]

Il faut aussi prouver que la vie est bonne en Russie, car ici en Europe les gens sont convaincus (pas moi, je vais souvent en Russie) que ce pays est une dictature, qu'il n'y a pas de liberté, que les gens sont pauvres, que les rues sont dangereuses et qu'on peut se faire tuer comme M. Nemtsov.

Il faut montrer qu'il y a un échange démocratique d'idées, de bons standards de vie, de culture. C'est aussi un moyen de montrer à l'opinion publique que les discours officiels se trompent. Mais c'est un long travail, lent et difficile.

La situation internationale pourrait également aider, car chaque tentative des USA ou de l'UE de résoudre un problème se solde par le chaos comme en Syrie, en Libye, en Irak ou en Afghanistan. Les gens deviennent un peu plus méfiants quand on leur offre la liberté par les bombes, les drones et les tanks. C'est pourquoi les questions sont plus nombreuses aujourd'hui.

 

Texte original en anglais disponible sur le site de Russia Direct. Russia Direct est un média analytique international spécialisé dans la politique étrangère.

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