La crise ukrainienne offre une seconde vie à l'Otan

De gauche à droite : Le ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders, le Secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg, le Secrétaire d’État américain John Kerry le 2 décembre dernier à Bruxelles. Crédit : Reuters

De gauche à droite : Le ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders, le Secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg, le Secrétaire d’État américain John Kerry le 2 décembre dernier à Bruxelles. Crédit : Reuters

Moscou a vigoureusement réagi à une décision adoptée au cours de la réunion des ministres des Affaires étrangères des États-membres de l'Otan. Selon les diplomates russes, l'Alliance n'est pas prête à nouer un partenariat d'égal à égal avec la Russie et utilise la crise ukrainienne comme prétexte pour accroître son potentiel militaire. Les experts russes estiment que l'Otan ne souhaite pas une nouvelle guerre froide, mais ne prévoient toutefois aucune normalisation des relations au cours des prochaines années.

Le ministère russe des Affaires étrangères estime que les comptes rendus finaux de la rencontre des chefs de la diplomatie des États-membres de l'Otan « constituent une charge en règle contre notre pays, provoquent des tensions et créent de nouvelles lignes de fracture sur le continent européen ».

Le 2 décembre dernier à Bruxelles, les ministres ont passé en revue les moyens de mettre en œuvre les décisions du sommet du Pays de Galles, au cours duquel la mise en place d'un Plan d'action de réaction rapide avait été approuvée. Au cœur des discussions se trouvait le « Groupe de réaction avancé », mis sur pied dans le cadre de la force de réaction rapide de l'Otan et pouvant être déployé en l'espace de quelques jours, dans le cas d'une éventuelle menace militaire liée à la Russie.

Les experts recommandent de leur côté de ne pas accorder trop d'importance au renforcement de la présence de l'Otan en Europe de l'Est. « La Russie ne doit en aucun cas répondre aux décisions récentes prises par les ministres des Affaires étrangères des États-membres de l'Otan. En premier lieu, les menaces proférées (telles que le déploiement d'une force de réaction rapide) sont illusoires par nature. En second lieu, les forces russes existantes s'avèrent suffisantes pour parer à ces menaces, si ces dernières devaient pour une raison ou une autre passer de la catégorie illusoire à la catégorie réelle. Troisièmement, une réponse de la partie russe signifierait une escalade supplémentaire de la situation, ce qui n'est pas dans l'intérêt de Moscou », estime Andreï Souchtchentsov, partenaire de gestion du cabinet d'analyse « Politique étrangère ».

« Ce groupe de réponse rapide ne sera pas utilisé hors des frontières des pays de l'OTAN. L'idée est d'offrir des garanties en termes de sécurité aux pays d'Europe de l'Est membres de l'Alliance, comme par exemple les pays baltes », indique Timofeï Bordatchev, directeur du Centre des études européennes et internationales de la Haute Ecole d'Economie.

Selon Andreï Souchtchentsov, les pays de l'Alliance conduisent une escalade limitée du conflit. « D'un côté, ils estiment indispensable de répondre à la Russie en raison de son rôle dans le conflit ukrainien, et de l'autre, ils ne souhaitent pas s'engager dans un conflit stratégique global sur le long terme », estime l'expert.

Par ailleurs, les ministres des Affaires étrangères de l'Otan ont adopté une déclaration sur la situation en Ukraine appelant la Russie à user de son influence sur les séparatistes, à retirer ses troupes du territoire ukrainien (des forces dont Moscou dément la présence), à restaurer la souveraineté de l'Ukraine et à respecter l'ensemble des dispositions des accords de Minsk.

En dépit des critiques adressées à la Russie, l'Otan ne souhaite pas déclencher une nouvelle guerre froide et espère engager des relations constructives, selon les mots du secrétaire général de l'Alliance, Jens Stoltenberg. Evoquant à la demande de RBTH les chances d'une restauration des contacts avec la Russie à l'avenir, le secrétaire général et citoyen norvégien a cité en exemple son pays et les relations politiques et économiques relativement normales entretenues par ce dernier avec l'URSS en pleine guerre froide.

Une normalisation encore lointaine

Le représentant permanent de la Russie auprès de l'Otan, Alexandre Grouchko, a fait part de son scepticisme quant aux perspectives d'une reprise des travaux du Conseil Russie-OTAN : « A l'heure actuelle, je ne vois pour l'instant aucune nécessité de réunir le Conseil, compte tenu de la position adoptée par l'Otan le 1er avril dernier ». L'Alliance avait alors mis un terme à  toute forme de coopération civile et militaire opérationnelle avec la Russie, en raison de sa position au sujet de l'Ukraine et de l'annexion de la Crimée.

Comme l'a indiqué au cours d'une interview à RBTH Fedor Loukianov, président du Conseil pour la politique étrangère et de défense, les relations entre la Russie et l'Otan sont de fait inexistantes aujourd'hui : « Nous assistons à la résurgence d'une rhétorique de confrontation combinée à l'absence de possibilités d'investir des ressources dans cette même confrontation. Elles ne sont tout simplement pas disponibles en quantités suffisantes. Du côté de l'Otan, ce fait est déjà visible, et cela va rapidement devenir évident du côté de la Russie, lorsque même le secteur de la défense va commencer à ressentir les effets de la crise économique ».

Fedor Loukianov ajoute que l'Otan n'est pas prête mentalement à une confrontation avec la Russie, mais « il existe un désir d'exploiter la situation pour insuffler une nouvelle vie dans cette alliance délabrée ». Selon ce dernier toutefois, l'Alliance s'efforce de « montrer sa fermeté tout en évitant de provoquer la Russie ».

Selon M. Grouchko, une reprise de la coopération deviendra possible si l'Otan reconsidère sa position adoptée à l'égard de la Russie. « Nous allons regarder dans quels domaines une telle coopération pourrait déboucher sur des résultats concrets, indique ce dernier. Il s'agit avant tout de la situation au Proche-Orient et en Afrique du Nord, de la lutte contre le terrorisme, des défis liés à la prolifération nucléaire, de la lutte contre la piraterie - en réalité, tout ce que nous avons accompli avec l'Alliance dans le cadre du Conseil Russie-Otan. « La balle est maintenant dans leur camp », a déclaré M. Grouchko, ajoutant qu'à l'heure actuelle, « les relations entre la Fédération de Russie et l'Otan étaient proches de leur point de congélation ».

« La Russie va répondre à la nouvelle stratégie de l'Alliance atlantique d'accroissement de ses capacités militaires, le processus est déjà enclenché. C'est pourquoi aucune normalisation des relations entre la Russie et l'Otan ne pourra survenir au cours des 3 à 5 prochaines années », indique Timofeï Bordatchev.

Selon Andreï Souchtchentsov, l'un des problèmes clés affectant les relations entre la Russie et l'Otan concerne les incompréhensions mutuelles : « Les dirigeants de l'Alliance tentent de faire pression sur Moscou en se basant sur la certitude que la Russie ne comprend que le langage de la force. C'est une erreur très dangereuse. La Russie, qui voit cette pression s'appliquer au moment même où elle déploie des efforts colossaux pour stabiliser la situation en Ukraine, en tire ses propres conclusions, indique l'expert. C'est pourquoi les dirigeants russes se refusent à tous compromis et sont entrés dans une logique de conflit. Pour sortir de ce cercle vicieux, l'Alliance et la Russie devront travailler ensemble à l'élaboration de règles de coexistence ».

 

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