« L’État ukrainien ne doit rien à personne »

Petro Porochenko a été élu le 25 mai président de l'Ukraine. Crédit : Mikhaïl Voskressenski/ RIA Novosti

Petro Porochenko a été élu le 25 mai président de l'Ukraine. Crédit : Mikhaïl Voskressenski/ RIA Novosti

Le correspondant du quotidien Kommersant a pu s’entretenir avec Petro Porochenko en tête-à-tête. La conversation s'est avérée décousue, mais il s’agit du premier entretien du président ukrainien élu.

— A propos de la fédéralisation. Vous dites toujours que l’Ukraine est un pays unitaire et qu’il n’y aura pas de fédéralisation. Pourquoi ? Autour de vous, il y a plein d’Etats fédéralisés, si vous regardez bien. La Russie, l’Allemagne…

— La Pologne, la Biélorussie... Oui ? Non. Ni la Pologne, ni la Biélorussie, ni la Moldavie... Il n’y a pas d’Etats fédéraux autour de nous. Il y a l’Allemagne et c’est tout.

— Et la Russie ?! — m'écriai-je avec indignation.

— D’accord. Le territoire de la Russie occupe la moitié du monde. Mais, au fond, la Russie n’est pas un Etat fédéral. Un Etat fédéral suppose qu’une très grande partie des pouvoirs est transférée aux sujets fédéraux. Vous pouvez affirmer que c’est le cas en Russie ?

—  Certainement pas

— Je sais simplement qu’aucun pouvoir n’est jamais transféré. Chez nous, une fois que j’aurais mis en place la décentralisation du pays et non une fédéralisation, les régions auront bien plus de pouvoir que les sujets fédéraux en Russie. 

— Mettons-nous d’accord sur les termes. Disons que la décentralisation est une fédéralisation ?

— Non, ce n’est pas la même chose. La décentralisation suppose que, d’un côté, le centre fort garde des pouvoirs, mais d’un autre côté, nous transférons aux régions, aux communes, le droit de gérer la quasi-totalité des problèmes de la vie courante, sans que les régions soient obligées de solliciter le centre pour les gérer.

— C’est bien ce que je dis.  

Il s'agit, notamment, des problèmes auxquels sont sensibles les populations russophones. Par exemple, quelle langue il faut parler. Pourquoi essaie-t-on de soulever la question d’une seconde langue officielle ? Pourquoi les citoyens vivant à Ternopil, à Lviv, à Jitomir, Vinnitsa, Poltava, Tchernihiv, Tcherkassy doivent-il avoir le russe pour seconde langue officielle ? Il ne faut pas faire ça. Nous avons un statut quo, tous les changements doivent être orientés sur la résolution des problèmes qui compliquent la vie.

— Il ne faut pas les obliger. Il faut simplement permettre aux habitants du Donbass de parler le russe et légitimer ce droit, plutôt que les menacer de le retirer.

— Par exemple, un habitant du Donbass estime que le problème lié à l’absence de langue officielle qu’il peut pleinement utiliser dans sa vie, pas seulement quotidienne, parce qu'aujourd'hui la langue que vous utilisez à la maison, vous pouvez l'employer au travail ou ailleurs – et bien ce problème n’existe pas et vous le savez mieux que quiconque. Quand on parle le russe dans les administrations locales, les tribunaux, etc., ce problème n’existe pas non plus. Mais le droit de protéger ce droit… Peut-être, on peut l’exiger. D’accord, dans ce cas, j’exige qu’on me parle toujours en russe dans le Donbass si je le souhaite. Vous avez ce droit. C’est le droit des masses. Si les masses en ont décidé ainsi, on parle le russe. Et puis quelque part ailleurs, à Ienakievo, c’est l’anglais. C’est votre droit. Et ce droit peut être transmis. Personne ne l’a restreint. C’est ça, la décentralisation.

— Vous ne pensez pas qu'un coup d’Etat a eu lieu en Ukraine, en réalité ? ai-je demandé pour changer de sujet.

— Qui vous a dit ça ?

— Nous l’avons tous vu en direct à la télévision, par exemple.

— Où avez-vous vu ça ? Quel coup d’Etat ? Sachez que 1er décembre, et ça a fait le tour des chaînes de télévision du monde, j’ai pris la défense de la police et me suis opposé à toute occupation par la force des bâtiments administratifs.

Ma position a été la même dans tous les conflits : je m’oppose à l’occupation des bâtiments. Aujourd’hui, on voit que ma position est soutenue par une majorité absolue des Ukrainiens.

Alors, excusez-moi, mais quand quelqu’un justifie ses actions par le fait que l’Etat ukrainien n’existe pas, c’est de la triche. Quand quelqu’un justifie l’envoi des troupes par un Etat étranger sur le territoire d’un autre Etat, alors que cela s’appelle violer la loi internationale, c’est un acte d’agression. Et ce n’est ni bien ni mal. Je dis ça sans aucune émotion. Une position est une position. Si nous pensons pouvoir saisir une cour internationale, il y a le tribunal de la Haye, la cour internationale de l’ONU – c’est tout, nous choisirons l’instance juridique qui pourra trancher. C’est une option qui peut être envisagée.

— Mais nous pouvons imaginer ce que décidera le tribunal de la Haye.

— Trouvez une autre cour. La cour de Stockholm.

— Nous n'avons pas...

— Nous en avons une. La cour d’arbitrage internationale de Saint-Pétersbourg. Qui gère les litiges commerciaux de la CEI. J’ai participé à la signature des accords de libre-échange de la CEI où on a promis que la cour serait opérationnelle. OK, ce n’est pas constructif. 

Alors vous pensez qu’il n’y a pas de cour dans le monde capable de régler de tels conflits internationaux ? Si. C’est pour ça qu’on a créé l’ONU.

Mais regardez bien : aujourd’hui, ces actions ont mené la Russie dans l'isolement international.

— Et bien, la visite de Vladimir Poutine en Chine ne montre pas que la Russie est isolée sur le plan international.

— D’accord. Je ne dis pas ça méchamment. Je parle du prix élevé que tout le monde paie aujourd’hui.

— Vous parlez avec compassion alors ?

— Bien sûr. L’isolement est pénible, je ne m’en réjouis pas. Absolument pas. C’est bien de la compassion. Tout cela ne mérite pas un tel prix, le prix payé par tout le monde, en particulier, la Russie et l’Ukraine.

— Je voulais vous demander : aviez-vous envie de devenir président ?

— Pour moi c’est une croix, si vous comprenez la comparaison.

— Allez-vous payer pour le gaz ?

— Le gaz ? Si on va payer ? Bien sûr. Quel prix…

— Vous insistez toujours sur 268 dollars les 1000 m3 ?

— Pour le moment, je ne décide pas.

— Mais vous avez un point de vue.

— J’estime que l’Etat ukrainien ne doit rien à personne. Nous avons des instances décisionnaires, des accords conclus par ces instances, et ils changent tout le temps : un coup c’est 260, un coup 460, un coup 550. Ce n’est pas un vrai marché. J’aimerais payer le gaz au prix du marché. Je ne voudrais pas payer des prix politiques.

— Mais la dette existante doit bien être soldée, non ?

— Et la dette pour les sites annexés de Chernomornaftogaz ? Qui va la payer ? Vous avez occupé notre forage ukrainien – quelqu’un doit bien payer, non ? Il extrait du gaz. Le budget national ukrainien y a investi de l’argent. Pensez-vous qu’il faut payer pour ça ? Le forage se trouve dans la région de Kherson, occupée par les militaires.

— C’est, sans doute, un autre sujet dont il faut parler séparément…

— Ca, c’est très intéressant. Il faut régler la dette, mais là, c’est un autre sujet. Il faut parler de tout.

Voyez, vous m’avez demandé s’il faut régler la dette. Je dis qu’il faut parler de tout. 

 

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