Entre l’Europe et la présidence

La rejet inattendu du président Victor Ianoukovitch de l’accord d’association avec l’Union européenne a été un choc pour une grande partie de la société ukrainienne. Crédit : EPA/Itar-Tass

La rejet inattendu du président Victor Ianoukovitch de l’accord d’association avec l’Union européenne a été un choc pour une grande partie de la société ukrainienne. Crédit : EPA/Itar-Tass

L’Ukraine a rejeté l’accord avec l’Union européenne. Et ce n’est pas parce qu’elle a été soudoyée par Moscou.

La rejet inattendu du président Victor Ianoukovitch de l’accord d’association avec l’Union européenne a été un choc pour une grande partie de la société ukrainienne, imprégnée par l’idée d’intégration européenne. L’opposition ukrainienne a appelé à manifester dans de nombreuses villes du pays, la foule a même tenté de forcer le bureau du Premier ministre.

Les leaders du « camp orange » (composé de plusieurs groupes d’opposition, principalement pro-européens, associés à la « révolution orange ») ont qualifié le refus du président de signer l’accord de trahison vis-à-vis des intérêts ukrainiens au profit de ses intérêts personnels. Arseniy Iatseniouk, chef du parti parlementaire Front pour le changement, a déclaré que Ianoukovitch a abandonné le projet d’intégration européenne contre un « marché » conclu avec Moscou portant sur une réduction de 20 milliards de dollars sur les prix du gaz, somme dont « la moitié sera volée et l’autre moitié destinée à financer la campagne électorale permettant à Victor Ianoukovitch de tricher aux élections de 2015 ».

Il prétend que Ianoukovitch s’est assuré le soutien des Russes lorsqu’il briguera un second mandat présidentiel. Iatseniouk a ajouté : « Nous pouvons clairement annoncer que l’élection de 2015 ne sera ni juste ni transparente. Cela fait partie de l’accord que Victor Ianoukovitch a conclu avec les leaders russes, aussi nous pouvons désormais parler de lutte contre un régime anti-ukrainien ».

D’autres membres de l’opposition ont également dénoncé dans ce refus d’accord avec l’UE une influence russe qui cherche à rétablir « l’empire du mal » de l’époque de l’URSS. « L’Ukraine est un élément clé de tous les projets de la restauration de l’URSS. C’est une question d’identité nationale russe, sa toute dernière expression étant basée sur le passé totalitaire de l’empire soviétique. Là est la différence dangereuse entre la Russe et l’Union européenne », explique Viktor Iouchtchenko, l’un des leaders de la « Révolution orange ».

Le pouvoir de l’émotion

En réalité, la situation n’est pas aussi dramatique ni aussi simple que l’opposition ukrainienne la présente. En effet, Moscou a joué un rôle crucial dans la suspension de l’intégration européenne de l’Ukraine.

Toutefois, il ne s’agit pas de la restauration de l’URSS, mais d’une simple défense de ses propres intérêts. Aussi bien économiques (nombre d’entreprises industrielles ukrainiennes et russes font, en réalité, partie d’une même chaîne industrielle), que politiques. La Russie est une puissance continentale typique, qui a subi de nombreuses attaques et qui, de ce fait, cherche à créer une zone d’états tampons la protégeant des autres puissances. Enfin, l’Ukraine revêt une importance particulière pour la Russie, car la nation russe est née sur le territoire ukrainien. Aussi, Moscou ne souhaite pas voir Kiev signer un accord qui en ferait un appendice économique et politique de Bruxelles.

Ianoukovitch et Poutine

Quant aux intérêts personnels de Victor Ianoukovitch, globalement il y en a trois. Et si le premier porte un caractère tout à fait stratégique (l’Ukraine souhaite conserver son statut d’état tampon pour continuer à manœuvrer entre l’UE et la Russie, tirant un profit des deux parties), les deux autres sont, à court terme, liés au cycle électoral.

« Ianoukovitch ne veut prendre aucun risque à l’approche des élections présidentielles de 2015 en rentrant en confrontation avec Vladimir Poutine, explique le directeur de l’Institut ukrainien des stratégies globales Vadim Karasev. Dans le cas contraire, Ianoukovitch risque d’être confronté non seulement à la presse russe hostile qui le critiquera jour et nuit pour l’enlisement de la situation économique dans les régions industrielles du Sud-Ouest du pays, mais également à un puissant rival pro-russe bien financé. Ce n’est pas un hasard si Poutine est constamment photographié avec l’ancien chef de l’administration de Leonid Koutchma Victor Medvedtchouk ! ».

La deuxième raison est liée à Ioulia Timochenko, célèbre chef de l’opposition, actuellement emprisonnée. L’Union européenne a conditionné la signature de l’accord d’intégration à la libération de Ioulia Timochenko. Bruxelles acceptait différentes formes de libération, allant de l’amnistie à son transfert temporaire à l’étranger pour qu’elle puisse y suivre un traitement médical pour un persistant problème de dos. Toutefois, les députés du parti proche du président, le « Parti des régions », ont rejeté 6 projets de loi sur la libération de Timochenko, après quoi les leaders du parti ont annoncé que la « Princesse orange » (nom dont Timochenko a été baptisée suite à sa participation à la Révolution de 2004) resterait en prison. « L’Europe doit choisir entre l’Ukraine et une seule personne. Si une seule personne importe plus à l’Europe qu’un état tout entier et que son peuple, alors ce rapprochement est peut-être une erreur », explique Anna German, conseillère du président.

Le refus de Ianoukovitch de libérer Timochenko n’est pas uniquement motivé par sa haine personnelle ou le désir de ne montrer aucune faiblesse en libérant la femme qu’il avait auparavant arrêtée. Il comprend également que Timochenko est considérée comme sa principale rivale aux élections présidentielles, comme c’était déjà le cas en 2010. Charismatique et intelligente, elle est la candidate préférée à la fois pour une grande partie d’électeurs ukrainiens et pour les puissances étrangères.

« Dans les états post-soviétiques, les présidents ont toujours joué le rôle de modérateurs entre les élites et les centres de pouvoir extérieurs, explique Karasev. Le président ukrainien doit servir de médiateur entre les élites ukrainiennes et le Kremlin, mais aussi entre les élites ukrainiennes et Bruxelles et Washington ». Les relations entre Ianoukovitch et Moscou ou Bruxelles sont considérablement entachées par la lutte pour l’intégration européenne, alors que les relations de Timochenko avec ces deux puissances sont toujours bonnes.

L’ironie et la tragédie de la situation autour de Timochenko est que son emprisonnement joue en faveur de Ianoukovitch  comme des dirigeants actuels de l’opposition. Ils comprennent clairement qu’à sa libération, Timochenko commencera immédiatement à se battre pour diriger l’ensemble du « camp orange » avec son soutien électoral et ses ressources financières. Alors que, tant qu’elle reste en prison, les autres chefs de l’opposition peuvent tranquillement tirer les bénéfices de son « emprisonnement illégal », tout en sachant que Ianoukovitch ne fera rien pour sa libération.

« Ianoukovitch n’exclut pas la libération de Timochenko, mais uniquement à condition d’être assuré qu’elle ne participera pas à la vie politique ni à l’élection présidentielle, a expliqué l’analyste politique Evgueni Magda à La Russie d'Aujourd'hui. Connaissant l’amour de Timochenko pour la lutte politique, il préfère éviter le risque ».

Il estime que « l’accord d’association pourrait encore être signé en 2014, car il fait partie d’un jeu plus large entre Kiev, Bruxelles et Moscou. Après tout, les leaders européens sont toujours aussi intéressés par un accord avec l’Ukraine ; l’importance d’initier les accords avec la Géorgie et la Moldavie n’est pas comparable à celle de l’accord avec l’Ukraine, car l’Ukraine est le centre de l’Europe de l’Est et son plus grand pays ».

 

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