La Russie cherche à muscler son discours

Sergueï Lavrov : "Les législateurs américains ont voulu remplacer nos juges dans un domaine qui touche nos affaires intérieures". Crédit : Kommersant

Sergueï Lavrov : "Les législateurs américains ont voulu remplacer nos juges dans un domaine qui touche nos affaires intérieures". Crédit : Kommersant

Lors d’une grande conférence de presse tenue le 23 janvier, le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov a fait le bilan de la politique étrangère du pays en 2012 et a parlé de la rédaction d’une nouvelle « Doctrine de politique étrangère », qui sera rendue publique dès qu’elle aura été approuvée par le président Vladimir Poutine. Le chef d’État n’a pas encore pris de décision concernant ce document. Des sources de l’administration du Kremlin n’excluent pas que plusieurs de ses passages soient « renforcés ».

Le texte de la nouvelle « Doctrine de politique extérieure », préparé par le ministère des Affaires étrangères, a été envoyé à l’administration présidentielle fin novembre 2012. Initialement, il était prévu de l’adopter et de le rendre public avant la fin de l’année. Mais Sergueï Lavrov a précisé mercredi que le document « devait encore être examiné par l’administration du Kremlin ».

Selon les informations disponibles, le document se trouve sur le bureau de Vladimir Poutine, qui n’a toujours pas pris de décision. D’après une source proche du Kremlin, ce retard est lié à « l’attention grandissante que porte le président russe à ce document clé pour la politique extérieure du pays ».

« Il est fort probable qu’une série de points soient durcis, vu la volonté, par exemple, de donner un nouveau statut à la lutte contre l’ingérence dans nos affaires intérieures », ajoute cette source.

Dmitri Peskov, porte-parole du président, a affirmé que « le document se trouvait dans les mains du chef de l’État ».

« Une telle décision demande du temps », a-t-il précisé. Peskov n’a pas non plus exclu que Vladimir Poutine apporte des corrections au document.

Pour certains analystes, la position du président pourrait être influencée par les récents changements dans les relations avec Washington, et en particulier l’adoption par les États-Unis de la « loi Magnitski ». Sergueï Lavrov a indirectement confirmé cette tendance durant la conférence de presse.

« La « loi Magnitski » s’est ajoutée à la question irritante du bouclier antimissile. Cette tragédie humaine a été utilisée avec cynisme pour "punir" la Russie et s’immiscer dans un procès toujours en cours dans notre pays », a-t-il notamment déclaré. « Les législateurs américains ont voulu remplacer nos juges dans un domaine qui touche nos affaires intérieures ».

Concernant les représailles de Moscou, appelées par certains « loi anti-Magnitski », Sergueï Lavrov a souligné que les autorités russes « devaient réagir ». « Nous n’avions pas le choix. On nous a poussés à réagir de la sorte. Il existe des règles définies dans les relations entre États et il est impossible de laisser de tels actes sans réponse », a ajouté le chef de la diplomatie.

Il a prévenu que la Russie continuerait à « traiter avec fermeté toute tentative d’ingérence dans sa politique nationale et autres directives, d’autant que les "donneurs de leçons" ne sont eux-mêmes pas irréprochables à bien des égards ».

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« Nous espérons que la nouvelle administration mise en place par Barack Obama fera le bilan de cette triste expérience et se comportera comme convenu, c’est-à-dire sur la base d’un respect mutuel et d’égal à égal, en favorisant une stratégie avantageuse pour les deux camps et sans tenter de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’autre », a conclu le ministre.

Selon Dmitri Trenine, directeur du centre Carnegie à Moscou, les mots durs de Segueï Lavrov à l’encontre des États-Unis « illustrent la nouvelle politique extérieure voulue par Poutine ».

« Chaque mandat présidentiel de Poutine s’est caractérisé par une nouvelle stratégie dans ce domaine. Et contrairement aux deux premiers mandats, sa politique semble aujourd’hui avoir un accent bien plus national et plus isolationniste vis-à-vis de l’Occident », indique le politologue.

Mais selon lui, ce durcissement dans les relations avec Washington est apparu avant l’adoption la « liste Magnitski ». « Ce facteur fait partie d’une liste de décisions prises par les États-Unis, et l’Occident en général, qui ont déçu Poutine », explique-t-il.

Pour Trenine, le fait que l’Occident ait davantage misé sur Dmitri Medvedev a été interprété par le Kremlin comme une tentative d’ingérence. « Lorsqu’après les élections, Vladimir Poutine montait sur la place du Manège à Moscou, des larmes de joie pleins les yeux, et déclarait "nous avons gagné", il visait non seulement l’opposition russe, mais aussi ceux qu’on a l’habitude de considérer comme les protecteurs et sponsors d’outre-Atlantique », souligne Trenine.

L’adoption de la « loi Magnitski » constitue, selon lui, l’évènement qui a définitivement convaincu Poutine de la nécessité de clairement renforcer la « souverainisation » de sa politique nationale. L’analyste estime que les retards dans l’adoption de la nouvelle « Doctrine de politique extérieure » sont de toute évidence liés au manque de fermeté de la version du ministère des Affaires étrangères, qui ne tient pas compte des dernières évolutions et doit être retravaillée.

Une source du ministère des Affaires étrangères a révélé qu’en cas de nouvelles directives du président, le document serait modifié le plus rapidement possible.

Paru sur le site de Kommersant le 24 janvier 2013.

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