La deuxième vie des parkings de Russie

Les parkings en Russie sont utilisés à d’autres fins que le stationnement depuis les années 1990. Ils servent à fabriquer des meubles et des pièces auto et sont même utilisés comme logements.

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À bien des égards, les entrepreneurs russes des parkings, les garajniks (du russe « garaj » – parking) sont un legs de la perestroika, ce complexe d’importantes réformes politiques et économiques qui ont présagé l’effondrement de l’URSS. Le phénomène a connu son apogée durant la deuxième moitié des années 90, quand les anciens ouvriers se sont retrouvés à la rue.

« Dans les années 90, les parkings des usines automobiles servaient à fabriquer des pièces détachées, ceux des fabriques de meubles – de la quincaillerie, voire même des meubles, des parking-ateliers de couture se développaient à côté des usines textiles », raconte Alexandre Pavlov, collaborateur du fonds de soutien aux recherches sociales Khamovniki qui étudie le phénomène des « industries du parking » depuis plusieurs années.

Avec le temps, la spécialisation s’est élargie. Cela a été possible en partie grâce aux changements législatifs qui ont transféré les parkings de la propriété collective en propriété privée.

Maison sur roue

« Nous avons trois enfants, ils vivent tous avec nous. Quand notre fils a voulu se marier et amener sa femme à la maison, nous avons décidé d’élargir notre surface d’habitation en construisant un bâtiment au-dessus de notre parking. Premièrement, il est près de la mer, deuxièmement, les trois étages suffisent pour loger notre grande famille », raconte Sergueï Semenov.

Sergueï et sa femme Ioulia vivent dans leur maison de quatre étages à Sotchi depuis plus de sept ans. Pour transformer leur parking en pavillon, les époux ont vendu deux appartements en ville.

À l’intérieur, la maison ressemble en tout point à un pavillon en bord de mer. Les chambres sont claires, confortables et bien meublées. Chaque étage dispose du chauffage par sol et de l’air conditionné. Les époux ont même lancé leur propre affaire. Au rez-de-chaussée, qui servait de parking auparavant, ils ont ouvert un salon de coiffure.

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Naguère, toutes les maisons voisines étaient de simples parkings où les habitants de Sotchi laissaient leurs voitures pour la nuit. Mais un jour, l’un des propriétaires a décidé de surélever son parking, car c’était pratique s’il avait besoin d’y passer la nuit. Ainsi commence l’histoire de ce quartier où les voitures ne peuvent plus être garées qu’à l’extérieur.

Le statut juridique est le plus grand problème auquel se heurtent ces maisons. On ne peut s’y enregistrer, car officiellement cette forme de propriété est considérée comme inhabitable. Dans la région de Krasnodar, près de 54% des parkings sont transformés en logements.

Ils sont souvent destinés à la location – en été, cela peut apporter plus de 243 euros par mois. Ces pavillons se revendent en moyenne pour 2,5 millions de roubles, soit 31 300 euros. Les autorités ont fait des concessions et certaines coopératives de parkings ont pu être reliés aux égouts et au gaz. L’électricité et l’eau sont fournies aux boxes depuis le début.

Le « Shanghai » de Moscou

« Les parkings avaient le chauffage, Internet et la télévision par câble – on vivait correctement. Maintenant on doit déménager, mais on ne sait pas où aller, nous cherchons quelque chose de similaire », raconte un ancien habitant de « Shanghai », un quartier semi-criminel à l’ouest de la capitale, près de l’Université d’État de Moscou. Au milieu des années 90, une coopérative de parking de 50 hectares a commencé à s’y former.

La plupart des boxes pour voitures ont été transformés en ateliers auto, buvettes et petites boutiques de fortune. Une sorte de « zone économique spéciale » à l’intérieur de la capitale où les documents et les garanties ne sont pas toujours de mise. Les habitants des rues voisines avouaient que le soir, ils avaient peur de passer devant.

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Ce sont principalement des migrants sans papiers venus des pays voisins de la Russie qui travaillaient et vivaient dans ces parkings. Jusque 10 personnes à la fois pouvaient vivre et travailler dans un parking de 3x6 mètres.

« Shanghai » a existé sous cette forme jusqu'au début de l’année 2016. Aujourd’hui, la plupart des boxes sont en ruine. Les autorités ont commencé à les démolir après avoir décidé de consacrer ce territoire au futur pôle scientifique de l’Université d’État de Moscou, baptisé Vorobievi Gori.

Le baron mobilier

Alexandre Sinerkine, originaire d’Oulianovsk (à 883 km à l’est de Moscou) est un ancien directeur des ventes qui dirige aujourd’hui sa propre usine de meubles Fort. Fort est leader russe de fabrication de tables de classe économique.

« Grâce au bond du cours du dollar, nous avons évincé nos concurrents chinois de Iakoutie, de la région de l’Amour et de Vladivostok. La crise a été bénéfique pour notre entreprise », raconte Alexandre. Son « royaume » mobilier est installé dans quatre boxes réunis et surélevés d’un étage. Auparavant, ils accueillaient une station-service.

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Avant la crise, le chiffre d’affaires de l’entreprise s’élevait à 91 900 euros. Aujourd’hui, avec la chute du rouble, il est d’environ 45 900 euros. L’usine Fort fabrique des tables 24 heures sur 24, en trois équipes. Alexandre passe de la musique classique à ses ouvriers – il dit qu’elle les calme et améliore la productivité.

Les Coopératives de parkings d’Oulianovsk (CPO) fabriquent des tables, des chaises, des cuisines et des canapés. La part de ce business essentiellement illégal est de plus de 80% du chiffre d’affaires de l’industrie du meuble de la région, qui s’élève à 3 milliards de roubles (environ 40 millions de dollars).

Quand l’usine a commencé à prendre son envol, Alexandre a légalisé son entreprise. Il a commencé à payer ses impôts et est même écouté par les autorités locales.

« L’administration et le gouverneur viennent nous voir et nous aident : par exemple, nous avons reçu une subvention pour l’achat de machines en leasing », explique l’entrepreneur. « Les autorités comprennent que ces entreprises apportent vraiment de l’argent au budget. Si les garajniks sont fermés, on se rebellera, car c’est notre seul moyen de nourrir nos familles », explique Sinerkine.

L’économie de l’ombre fait bon ménage avec les administrations locales 

Le fonds Khamovniki a étudié les garajniks dans environ 12 régions russes. Principale conclusion : la légalisation des entreprises de parkings dépend des conditions créées par les autorités régionales. À Oulianovsk (région de la Volga), l’administration a décidé de coopérer : elle a créé une association de fabricants de meubles et lui a garanti des contrôles limités et une aide potentielle en échange de la légalisation des entreprises.

« Il existe des cas inverses où l’on cherche à faire pression sur les garajniks », raconte l’auteur de l’étude Alexandre Pavlov. « Dans ce cas, l’enregistrement de l’activité devient inutile, car il n’apporte aucun avantage », ajoute l’expert. Il est impossible d’estimer le montant des impôts potentiels perdus par les budgets régionaux à cause de l’économie de l’ombre.

Même l’impôt sur le revenu leur échappe, car ceux qui travaillent dans les parkings s’opposent à l’emploi officiel et préfèrent le paiement à la pièce, raconte Pavlov. Toutefois, les garajniks sont toujours utiles aux budgets régionaux, même indirectement.

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