Est-Ouest : la nécessaire désescalade

Les sanctions n’ont pas « réduit en lambeaux » l’économie russe, mais elles portent atteinte aux intérêts des entrepreneurs européens en Russie, estime le directeur de l'Observatoire franco-russe Arnaud Dubien.
Arnaud Dubien. Crédit : service de presse de l’Observatoire franco-russe

RBTH : L’économie russe est-elle laminée par les sanctions ?

Arnaud Dublien : Les prévisions, parfois apocalyptiques, qui avaient vu le jour fin décembre ne se confirment pas. On n’est pas dans une trajectoire d’effondrement de l’économie russe, ce qui ne veut pas dire qu’elle va bien. Il y a toute une série d’indicateurs inquiétants : la récession, qui sera sans doute autour de 3%, les revenus réels de la population, les investissements, qui vont baisser en 2015. Historiquement, ces derniers sont le talon d’Achille de l’économie russe et aujourd’hui, ils sont plus faibles que d’habitude.

La priorité du gouvernement russe devrait être de porter le taux d’investissement à environ 30% de la richesse produite. Au-delà des déclarations, il faut imaginer un nouveau modèle de développement et mettre en œuvre des politiques permettant de retrouver la confiance. La Russie doit réfléchir aux moyens de retrouver une croissance entre 3 et 5% pendant 15 ou 20 ans.

Les investisseurs étrangers sont-ils pressés de quitter le marché russe ?

La situation est très différente en fonction des secteurs. Le secteur de la distribution, où de gros groupes français sont présents, a affiché de très belles performances en 2014. En revanche, chez les constructeurs automobiles, les ventes chutent dans des proportions élevées. Mais, à ma connaissance, aucune entreprise française n’a l’intention de quitter la Russie, car les gens comprennent qu’au-delà de la tempête actuelle, c’est un pays au potentiel énorme. Ici, les crises se produisent plus souvent qu’en France, mais le pays revient plus vite sur les rails qu’ailleurs.

Les échanges franco-russes sont-ils très touchés par la crise ?

Les importations russes ont baissé d’un tiers, ce qui a évidemment un impact sur les exportations européennes. De façon plus marginale, les sanctions se font sentir, mais elles visent un nombre très réduit d’entreprises.

Toutefois, ces sanctions ont des effets induits, notamment bancaires. L’un des principaux problèmes est le non-financement par les banques françaises de projets d’entreprises françaises en Russie, conséquence, entre autres, de l’affaire BNP Parisbas aux États-Unis. Il y a des projets d’investissement français parfaitement rentables, mais qui ne sont plus financés. Par conséquent, des contrats sont perdus. Et ce problème est plus français qu’européen.

Ce que la Russie devrait faire, c’est envoyer des signaux un peu plus positifs que ceux qui sont envoyés ces derniers temps. Le discours politique de repli sur soi, qui domine depuis 2012, peut en effet avoir des traductions économiques inquiétantes pour les investissements étrangers et donc pour la Russie elle-même.

La Russie a sans doute raison de promouvoir la substitution aux importations, mais le risque est de nourrir la conviction que la Russie, à elle seule, peut tout faire. Or c’est une illusion et une impasse. Le vrai défi pour la Russie et les investisseurs occidentaux, c’est de trouver, dans ce contexte nouveau, de nouvelles formes de coopération mutuellement avantageuses. Je pense que la Russie a toujours besoin d’un savoir-faire, de technologies et d’investissements français. Je constate que les entreprises françaises considèrent toujours le marché russe comme porteur et qu’elles sont prêtes à une plus grande localisation de la production ici. Pour résumer, je dirais qu’il faut trouver de nouveaux équilibres et faire la part des choses entre effets d’annonce politique et business.

De quelle façon le virage de la Russie vers l’Est affectera-t-il les projets européens ?

Il y a plutôt un rééquilibrage tout à fait nécessaire et compréhensible qui a été engagé avant l’affaire ukrainienne. Ce qui se passe actuellement, c’est que les choses vont plus vite et prennent plus d’ampleur que ce qui se serait passé en temps normal. Par exemple, les projets gaziers [sino-russes, ndlr] ont été évoqués dès 2006 et, tôt ou tard, ils se seraient faits.

Là où les industriels occidentaux, particulièrement français, sont inquiets, c’est de voir que sur certains projets où ils étaient bien placés, ce sont d’autres qui raflent la mise. L’exemple le plus parlant est le projet de TGV Moscou-Kazan. Sans la crise ukrainienne, la Chine aurait pu gagner in fine, mais ça se serait passé différemment.

Si le contexte des sanctions et de non-volonté de se comprendre perdure au-delà de 2015, ça pourrait avoir des conséquences irréversibles.

La levée des sanctions, c’est pour quand ?

Les États-Unis, le Canada et l’Australie vont maintenir les sanctions. Par ailleurs, les sanctions européennes sur la Crimée vont rester. En revanche, les sanctions sectorielles seront certes prorogées, mais pour moins d’un an et possiblement sous une forme allégée pour envoyer un signal aux autorités russes.

Je pense aussi que la Russie va récompenser de façon unilatérale les pays qui ont une politique plus ouverte à son égard, dont la Grèce, la Hongrie et Chypre.

Comment évaluez-vous l’état actuel des relations franco-russes ?

La relation franco-russe traverse une période difficile. Elle ne peut être évaluée indépendamment de la crise ukrainienne. Le partenariat bilatéral, qui s’était considérablement développé au cours des dernières années, a souffert et souffre encore des conséquences de la crise dans le Donbass, des sanctions européennes et des contre-mesures russes, et, de manière plus large, du contexte informationnel en France et en Russie. On observe une forte polarisation des positions exprimées par les hommes politiques, les experts et les journalistes de nos deux pays.

Cependant, il y a du positif : la France, en la personne du président de la République François Hollande, s’est saisie du dossier ukrainien. Cela a commencé dès le printemps 2014, avec la création du format « Normandie », et ce en dépit des très fortes pressions extérieures pour que Vladimir Poutine ne soit pas invité le 6 juin pour les cérémonies commémoratives du 70ème anniversaire du Débarquement. Chacun se souvient aussi de l’escale que François Hollande a faite à Moscou et de sa rencontre avec le président russe, le 6 décembre dernier, au retour de son voyage officiel au Kazakhstan.

Le rôle clé de la France dans le processus de Minsk est de bon augure. Bien sûr, il y a un contexte médiatique, il y a une crise de confiance profonde, il y a le dossier – hélas visible et hautement symbolique – du Mistral, mais il y a aussi des signaux plus positifs qui viennent du plus haut niveau.

Une marche arrière est-elle possible ?

Il n’y aura pas de marche arrière ni d’un côté ni de l’autre. En revanche, il y aura des réflexions sur la façon de sortir de tout cela. Tout le monde a intérêt à ce que ça s’arrête. L’Ukraine, qui est en train de couler, mais aussi les Américains, les Européens et les Russes, qui ont intérêt à trouver une solution. Les uns et les autres vont mettre de l’eau dans leur vin tout en préservant les apparences, car personne ne veut admettre qu’il a eu tort. La plus important maintenant est de faire que le cessez-le-feu tienne et d’enclencher le processus politique dans le Donbass.

Les sanctions ont-elles suscité un mécontentement de l’élite des affaires contre le pouvoir  russe ?

Le calcul qui a, semble-t-il, été fait à Bruxelles et qui consistait à créer une faille entre Poutine et les hommes d’affaires russes est une construction de l’esprit de la part de personnes qui ne comprennent rien à la Russie. Même si certaines entreprises sont affectées, si certains pensent que la Russie a beaucoup à perdre en affrontant l’Occident, les gens qui émettent des réserves sont avant tout des citoyens russes qui restent parfaitement loyaux envers Poutine et leur pays.

Diplômé de l’Institut national des langues et civilisations orientales et de Sciences Po-Paris, Arnaud Dubien est directeur de l’Observatoire – le centre d’analyse de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe (CCI France-Russie) – et membre du Club Valdaï.

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