Un Français donne une seconde vie à l’horlogerie russe

Jacques von Polier Crédit : Olga Sokolova

Jacques von Polier Crédit : Olga Sokolova

L’usine de montres de Petrodvorets située à Peterhof, dans la région de Saint-Pétersbourg, compte presque trois cents ans d’histoire. Fondée en 1721 par Pierre le Grand, elle fonctionne toujours et fabrique des montres de deux marques : « Pobeda », qui signifie « Victoire » (créée en avril 1945 sur décret du Kremlin à la veille de la victoire de l’Union soviétique contre l’Allemagne nazie) et « Raketa » qui signifie « Fusée » (créée le 14 avril 1961, deux jours après le vol de Youri Gagarine dans l’espace). Depuis 2009, l’usine a pour directeur gérant un Français, Jacques von Polier. Un correspondant de RBTH a questionné M. Polier au sujet de ses affaires en Russie et de l’avenir des montres russes.

RBTH : L’URSS ne connaissait essentiellement que des marques soviétiques de montres : « Poliot », « Raketa » et « Komandirskiye ». Pourquoi, dans la Russie actuelle, presque personne ne peut citer le nom d’une marque russe ?

Jacques von Polier : Il existe plusieurs raisons à la fermeture de milliers d’usines en Russie. La première est l’histoire émouvante du pays. Au XXe siècle, la Russie a vécu la Révolution, la Seconde Guerre mondiale et la perestroïka. Et à chaque fois, nous avons vu des usines fermer et des marques disparaître.

La deuxième raison est l’abandon de tout ce qui était russe après la désagrégation de l’URSS. Les Russes rêvaient de l’Occident, les jeunes filles cherchaient un mari américain, les hommes voulaient travailler à New York. Et si personne n’achète rien pendant dix ans, n’importe quelle entreprise fermerait. Si en France personne n’achetait Louis Vuitton pendant six mois, il aurait fermé lui aussi.

La troisième raison est le pétrole et le gaz. Il va sans dire que ces ressources apportent à la Russie de grosses recettes, mais elles rendent également les Russes paresseux. Il est beaucoup plus facile de vendre un baril de brut que de fabriquer une montre.

Cependant, même la Révolution, même la guerre et la perestroïka ne sont pas capables d’anéantir une culture aussi forte que la culture russe. Cela étant, j’estime que l’abandon de tout ce qui est russe, dans les années 1990, n’est qu’un dysfonctionnement psychologique de la société, qui passera avec le temps.

RBTH : Comment est venue l’idée de faire renaître la plus vieille usine de Russie ? Pourquoi avez-vous jeté votre dévolu sur « Raketa » ?

J.v.P. : Mes ancêtres sont venus ici avec Napoléon et y sont restés. Moi, j’habite en Russie depuis 1995. Dès les années 1990, j’ai compris que la Russie avait besoin de sa propre marque. J’y ai réfléchi longtemps, j’ai même pensé à créer une marque, mais c’était très difficile.

J’ai étudié toutes les marques qui avaient existé en Russie, mais il n’en restait rien, sauf la notoriété : le savoir-faire avait disparu, tout comme une grande partie de l’histoire. Il ne restait rien même de la Maison de Fabergé, pas d’archives, rien du tout.

Source : Service de presse

Moi, je m’intéressais alors grandement à l’industrie horlogère russe parce ce qu’elle est unique en son genre. Parce qu’elle fabriquait des montres pour les explorateurs de l’espace, les pilotes et les militaires : c’est ça, la réputation des montres russes.

Il y a cinq ans [l’entretien remonte à fin décembre 2014, ndlr], j’ai appris avec mon ami David Henderson-Stewart, dont la maman est issue de l’émigration russe, l’existence de la marque « Raketa » et surtout le fait que l’usine fonctionnait encore. L’entreprise était toutefois en piteux état.

Quand j’y suis venu la première fois, c’était en hiver, les horlogers travaillaient en manteaux, en assemblant les montres alors que le mercure était en-dessous de zéro. Nous avons trouvé les moyens financiers. Ce n’était pas un projet promettant de gros bénéfices, mais nous n’étions pas motivés par l’argent. On ressemblait plutôt aux religieux bénévoles qui restauraient le monastère voisin de Saint-Pierre.

RBTH : La production en Russie présente-t-elle des difficultés particulières ?

J.v.P. : Les plus grandes difficultés n’ont pas trait à la Russie en tant que telle, mais au fait que nous faisons tout nous-mêmes. Nous fabriquons tous nos mécanismes de A à Z. Nous sommes la dernière usine de ce type en Russie et l’une des rares à le faire dans le monde. La production est réellement compliquée, il ne s’agit pas de l’assemblage de pièces asiatiques, mais d’un cycle complet comportant plusieurs étapes.

Il existe également des difficultés liées directement à la Russie, notamment au niveau administratif, celui des douanes ou des vérifications. Mais ceux qui s’occupent de production par exemple en France, connaissent eux aussi des difficultés spécifiques.

RBTH : Qui travaille dans l’usine ? Employez-vous des horlogers étrangers ?

J.v.P. : La recherche du personnel est l’un des points les plus compliqués. Il y a des spécialistes qui ont été formés à l’époque soviétique, mais quand l’Union soviétique a éclaté, ils ont changé radicalement de domaine d’activité. Quand nous sommes arrivés dans l’usine, la plupart des horlogers avaient plus de 60 ans.

Aujourd’hui, la moyenne d’âge est de 40 à 45 ans. Nous comprenons que si nous avons besoin de spécialistes, nous devons les former nous-mêmes. Et nous avons fondé l’École horlogère, la seule en Russie.

Source : Service presse

Pour ce qui est des spécialistes étrangers, nous employons un Suisse. C’est un ancien directeur de Rolex qui nous aide à rénover le matériel et à former nos horlogers. Il a également participé, en commun avec des ingénieurs russes, à la conception du nouveau mécanisme de montre « Raketa » automatique qui a été commercialisée il y a plusieurs mois.

RBTH : La marque « Raketa » est-elle connue à l’étranger ?

J.v.P. : Nos deux marques, « Raketa » et « Pobeda », sont connues à l’étranger, mais il existe au moins deux raisons pour lesquelles nous ne vendons pas hors de Russie : premièrement, nous ne sommes pas encore capables de fabriquer des montres en quantité suffisante pour le monde entier et, deuxièmement, nous avons introduit nos propres sanctions contre l’OTAN. Ce qui fait que nous ne vendons pas de montres dans les pays membres.

RBTH : C’est votre réaction aux sanctions de l’Occident contre la Russie ?

J.v.P. : Oui.

RBTH : Quels conseils donneriez-vous aux hommes d’affaires français qui décident de se lancer en Russie ?

J.v.P. : Apprendre le russe (rit).

Production. Tous les mécanismes des montres « Raketa » sont fabriqués à l’usine de Peterhof, y compris les pièces les plus complexes, le spiral et le balancier, qui forment le cœur du mécanisme et qui sont comparables à l’unité centrale d’un ordinateur.

Prix. A l’heure actuelle, une montre « Raketa » coûte entre 7 200 roubles (environ 100 euros d’après le cours du 20 janvier) et 46 000 roubles (un peu plus de 600 euros pour le modèle automatique). La montre la plus chère est l’« Amphibie » conçue pour la plongée sous-marine, qui vaut entre 50 000 et 56 000 roubles (entre 650 et 750 euros).

Design. Les montres « Raketa » s’appuient sur des esquisses historiques. Les horlogers de l’usine étudient régulièrement les archives, comprenant de riches de documents datant parfois du 18e siècle, et conçoivent des montres sur la base de technologies modernes.

 

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