Ruée sur le sarrasin

Le sarrasin a été propulsé au rang d’idée nationale et de plat par excellence par les fonctionnaires. Crédit : TASS

Le sarrasin a été propulsé au rang d’idée nationale et de plat par excellence par les fonctionnaires. Crédit : TASS

Une vague de panique liée au sarrasin s'abat sur la Russie : les Russes font des stocks de cette céréale, tandis que les magasins augmentent leurs prix. Nos correspondants ont cherché à comprendre pourquoi le sarrasin était si important pour les Russes.

Le dernier paquet de sarrasin nous passe sous le nez : une cliente âgée le sort du fond d’un étalage d’un supermarché et se dirige droit vers la caisse. À la question pourquoi les gens ont vidé les stocks de sarrasin, elle répond avec assurance : tout est clair. Une telle scène se reproduit dans d’autres grands magasins d’alimentation. Le sarrasin n'est présent en abondance que dans des magasins indépendants pratiquant des prix dits « sociaux », bien que son montant n'ait pas grand-chose de social – à partir de 60 roubles (un peu moins de 10 euros) le paquet. Depuis le début du mois, le prix du sarrasin a augmenté de 48,3%, a annoncé le Service fédéral des statistiques (Rosstat) le 26 novembre dernier. Malgré cette hausse, les Russes font toujours des stocks, ignorant riz, pâtes, haricots et autres céréales, dont le prix n’a pas connu la même flambée. « En octobre, la demande a crû et a été multipliée par deux – deux et demi, mais actuellement, elle commence à faiblir », explique le représentant officiel de Х5 Retail Group, propriétaire de plusieurs grandes chaînes d’alimentation, Vladimir Roussanov. Il précise également que les retraités font partie des catégories qui achètent le plus de sarrasin. « La plupart des magasins ne proposent pas de sarrasin à bas prix. Une autre tendance se profile : les fournisseurs retiennent la marchandise en espérant que les prix augmentent », explique la directrice des communications extérieures du groupe Auchan Maria Kournossova. « Nous avons du sarrasin, aussi bien des marques chères que des marques bon marché. La situation est désormais plus ou moins revenue à la normale, la frénésie est retombée. Les prix du sarrasin ont effectivement flambé », explique la directrice des communications corporatives et extérieures de METRO Cash & Carry Oksana Tokareva.

L’appréhension de la crise

L’engouement pour le sarrasin en 2014 est provoqué par les annonces de mauvaise récolte dans le kraï de l'Altaï, qui produit près de la moitié du sarrasin russe. Les chaînes de distribution ont été averties de l’augmentation des prix à l’achat, tandis que la population s’est ruée sur cette céréale stratégiquement importante. La dernière hausse brutale des prix du sarrasin remonte à 2010, quand les sécheresses et les mauvaises récoltes ont fait doubler les prix de ce produit psychologiquement important. Après vérifications, le Service fédéral antimonopole de Russie a conclu que la hausse des prix était due à une entente  entre les grossistes.

Cette fois, contrairement à l’année 2010, les stocks de sarrasin sont suffisants, selon les informations officielles. Le ministère de l’Agriculture s’est même fendu d’un communiqué intitulé Il y en aura assez pour tout le monde !, dans lequel il explique que, compte tenu de la « ration standard » de 3,5 kg par an, la Russie a besoin de 550 000 tonnes par an. 744,6 tonnes ayant déjà été produites, ainsi, il en reste même pour l’exportation.

3,5 kg par personne est un calcul assez approximatif de l’agence. Sachant qu’il faut environ 80 g de sarrasin sec pour préparer une portion de bouillie de sarrasin, ceux qui ont l’habitude de consommer le sarrasin deux à trois fois par semaine engloutissent leur ration annuelle en quatre mois. Mais même avec cette ration annuelle, on peut arriver à une consommation de 10 kg par an, pour un coût total de 600 roubles (10 euros).

La hausse des prix de la viande, des légumes et des produits laitiers est objectivement bien plus douloureuse pour la plupart des Russes, mais ne conduira jamais à l’épuisement des stocks. « Le renchérissement d’un certain nombre d’autres biens et produits inquiète également la population, mais il inquiète des groupes-cibles qui ne sont pas visibles. Alors que le sarrasin est un produit de masse, les craintes à son sujet ont été habilement attisées », explique la directrice de l’Institut indépendant de la politique sociale Lilia Ovtcharova. « Une tendance similaire s’est profilée concernant les pâtes italiennes quand les sanctions ont été annoncées. Ou encore concernant le poisson en conserves étranger, le sprat et les sardines. Simplement, ces sujets sont passés inaperçus ».

Aliment stratégique

Le sarrasin a notamment été propulsé au rang d’idée nationale et de plat par excellence par les fonctionnaires. Ils le citent comme premier exemple de patriotisme et de substitution des importations. « Mes aliments préférés sont le pain, le lait et le sarrasin », a avoué début octobre le ministre de l’Agriculture Nikolaï Fedotov, qui conseille à tout le monde de consommer de la nourriture nationale russe.

L’engouement des Russes pour le sarrasin est assez rationnel, explique Ovtcharova : il présente des qualités nutritionnelles bien plus importantes que les pâtes, par exemple. Globalement, cette ruée est une réaction caractéristique des Russes face à la crise ou à la dépréciation du rouble : au lieu de réduire leurs dépenses, ils se mettent à dépenser pour constituer des réserves et pour investir dans des biens et des services, car les craintes de dépréciation de la devise nationale sont traditionnellement très fortes.

Il est pour le moment impossible d’évaluer l'attrait des Russes pour le sarrasin autrement que par les étalages vides. Les services sociologiques n’ont jamais mené de sondages concernant le sarrasin. L’indice des prix à la consommation, élaboré par le fonds Opinion publique (FOP) montre que les Russes ressentent globalement la hausse des prix de tous les aliments. En novembre, 91% des Russes ont constaté une hausse des prix des principaux produits, biens et services, alors que 87% des sondés sont persuadés que les prix continueront à croître.

Texte original (en russe) publié sur le site de Kommersant

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