Les sanctions occidentales dopent la popularité de Poutine

Crédit : Reuters

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La Maison Blanche insiste sur une coopération active de l’UE, tandis que Bruxelles ne s’empresse pas d'introduire de nouvelles restrictions. Comme l’a annoncé la chancelière allemande Angela Merkel le 8 septembre dans un entretien avec une radio allemande, Bruxelles envisage même d’annuler les sanctions si la paix est de retour en Ukraine. Les experts russes estiment que les sanctions visent à punir Moscou pour sa politique agressive et à saper la popularité de Poutine, mais ne font en réalité que détruire les liens économiques entre la Russie et l’UE.

Gueorgui Ostapkovitch, directeur du centre de recherches conjoncturelles de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou

« L’Europe, plus dépendante vis-à-vis de la Russie, souhaite « adoucir » les sanctions contre Moscou. Les pays de l’Union craignent que les nouvelles restrictions économiques dans les secteurs gazier et pétrolier provoquent des retards dans la livraison d’hydrocarbures.

On ne peut pas en dire de même à propos des Etats-Unis. Washington n’est pratiquement pas dépendant des importations de produits russes, la politique de la Maison Blanche n’est motivée que par des aspects géopolitiques. Les Américains frappent les points les plus sensibles de l’économie russe. Premièrement, le pétrole et le gaz, puis les flux financiers : ils cherchent à limiter la capacité de crédit de la Russie en Occident. À cela s’ajoutent les restrictions sur la vente d’équipements industriels, car la production destinée à la défense et au secteur civil des grandes usines dépend à 60% des équipements importés.

Nous pouvons espérer qu’en cas de règlement de la crise ukrainienne, les sanctions seront levées, comme l’a annoncé Angela Merkel. Mais je doute fortement que la crise politique en Ukraine puisse atteindre une fin heureuse aujourd’hui. Il faudra encore plusieurs rounds de négociations pour que le conflit puisse être « gelé », car les deux parties violent déjà les conditions de la trêve ». 

Alexeï Skopkine, directeur du département d’économie régionale et de géographie économique de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou

« Le comportement de Washington réduit nettement la marge de manœuvre de la Russie et de l’UE. En principe, l’économie américaine s’en sort gagnante, car elle obtient un nouveau marché pour ses armements en Europe et en Ukraine. Cela créera de nouveaux emplois et stimulera la croissance économique de Washington. Les sanctions contre la Russie restreignent le marché commercial pour les armements russes, ainsi que le marché de vente de crédit pour Moscou. D’une pierre deux coups.

L’intention d’évincer la Russie du marché européen du gaz grâce à la production de gaz de schiste en Ukraine, qui intéresse également la Maison Blanche, est tout aussi claire. La Russie n’acceptera sans doute pas de perdre un tel marché, ce qui conduira au renfoncement des contradictions. Toutefois, dans les trois à cinq prochaines années, il est impossible de lancer l’extraction du gaz en Ukraine dans des volumes susceptibles de supplanter Moscou sur le marché européen des hydrocarbures. En Europe, certains États et compagnies sont intéressés par la diversification des approvisionnements en gaz.

La première série de sanctions russes s’est avérée contreproductive pour la Russie et pour l’Union. Notamment, la hausse des prix des produits agricoles devait atteindre 15%, mais s’élève en réalité à 40%, ce qui est totalement inacceptable.

Les secteurs agricoles sont également durement frappés en UE : en Russie ce sont les consommateurs qui souffrent, en Europe ce sont les producteurs. Par conséquent, avant d’introduire de nouvelles sanctions, il faut soigneusement peser leurs conséquences. Il serait judicieux pour Moscou et Bruxelles de créer une commission commune chargée des questions agricoles, car une deuxième et une troisième vague de sanctions infligeraient des dommages critiques à nos économies. Les restrictions de transit à travers le territoire russe seraient catastrophiques pour Aeroflot ».

Alexandre Sagomonian, docteur en sciences historiques, professeur à l’Université d'Etat de Moscou

« L’histoire compte plusieurs cas dans lesquels le monde a préféré le langage de la pression économique à l’effusion de sang. C’était le cas avec les sanctions contre l’Espagne franquiste, soutenues notamment par l’URSS. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, une puissante vague antifasciste s’est soulevée dans le monde. Mais les principaux responsables de la plus grave catastrophe de l’histoire étaient déjà morts, aussi toute la haine s’est concentrée sur le dictateur espagnol le général Franco. Bien que Madrid n’ait formellement pas participé à la Seconde Guerre mondiale et que Franco ne fut pas un véritable fasciste, son régime a pris le pouvoir grâce à Hitler et Mussolini.

L’URSS, tout comme d’autres puissances mondiales, exigeait le renversement du régime franquiste, et l’entourage de Franco en Espagne comprenait que le dictateur ne parviendrait pas à conserver son pouvoir. Les élites appelaient à renverser le dictateur et à rétablir le règne de Juan de Borbón. En 1946, l’ONU a introduit des sanctions contre l’Espagne franquiste qui ont porté un coup très dur au pays.

Fait remarquable : dès que les leviers économiques contre Madrid ont été appliqués, une vague de protestation s’est soulevée dans toute l’Espagne, car même les opposants de Franco ont estimé que la souveraineté nationale était lésée dans cette situation. Ainsi, les sanctions ont renforcé le régime de Franco qui est resté 40 années de plus au pouvoir.

Je ne veux pas comparer la situation de l’Espagne franquiste avec la Russie d’aujourd’hui, mais il est clair que face à l’attitude des Etats-Unis et de l’Union, notre peuple s’unit. On ne peut pas empiéter sur les libertés des Russes. Cela ne fait que renforcer les positions politiques des élites gouvernantes du pays : la hausse de la popularité de Poutine est directement liée aux sanctions. La population voit que Vladimir Poutine s’oppose à la pression de l’Occident et le soutient, car elle voit en lui un dirigeant fort. Avant, quand l’Occident souriait et parlait de coopération, sa situation était beaucoup plus périlleuse. Il ne faut pas attaquer la Russie de front. Cela unit la population et renforce nos dirigeants ».

 

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