Un état des lieux roboratif

Un ouvrage commandé par le Kremlin pour enfumer les investisseurs ? Assurément non. Un fastidieux pensum pour universitaires ? Pas davantage.

TITRE : Russie 2013 : Regards de l’Observatoire franco-russe 

ÉDITIONS du cherche midi


« Russie 2013 » examine de manière dépassionnée la Russie sous toutes ses coutures à travers les articles adroitement compilés d’auteurs chacun reconnu dans son domaine. Il s’agit probablement de la meilleure « photographie » de la Russie en 2013 en langue française. L’ouvrage est divisé en cinq parties : économie, politique intérieure, régions, politique étrangère et « miscellanées franco-russes », c’est-à-dire tout le reste (histoire, culture). Quelques photographies d’Igor Moukhine apportent des respirations à ce livre dense et incontournable pour tous ceux qui ont un large intérêt professionnel pour la Russie. L’approche est encyclopédique en ce sens que presque tous les domaines sont abordés, mais sa vocation n’est pas de durer dans le temps, plutôt d’offrir des réponses clé en main aux décideurs. Une poignée de textes plongent dans l’histoire, plus rares sont les articles se risquant à des pronostics.

Arnaud Dubien, le directeur de l’Observatoire franco-russe a attiré des signatures de grande qualité. C’est évident dans le chapitre économie, qui se taille la part du lion. Normal, puisque l’Observatoire est une émanation de la chambre de commerce et d’industrie franco-russe. Trois économistes de grand renom ouvrent le rapport, Evgueni Gavrilenkov, Evseï Gourvitch et Sergueï Gouriev. Leurs compétences et leur indépendance d’esprit font autorité aujourd’hui. Gavrilenkov n’hésite pas à brocarder un gouvernement russe qui « rend peu lisibles ses véritables intentions » et définit ainsi sa problématique économique principale : « épargner ou ne pas épargner ». Suit une analyse très fouillée des effets de l’accession de la Russie à l’OMC par Sergueï Gouriev.

Toujours dans la partie économique, l’analyse brillante de Konstantin Simonov remet les pendules à l’heure dans le secteur énergétique. Il s’agit d’un salutaire décryptage des coulisses byzantines du Kremlin, dont la compréhension est impérative pour tout investisseur, y compris hors du secteur de l’énergie. Simonov explique les véritables ressorts du mouvement de privatisation à venir : « l’élite vieillit et doit régler la question de la transmission des actifs à ses enfants. De ce point de vue, le projet de création d’une « noblesse héréditaire » n’est réalisable que par la privatisation de la propriété d’Etat ». L’expert rejette le stéréotype véhiculé par les médias selon lequel « le pouvoir a fait un choix idéologique en faveur du capitalisme d’Etat ». Pour lui, l’idéologie du « retour à l’URSS » n’est qu’un écran de fumée voilant les véritables ressorts de la redistribution des richesses. Critiquant sans ambages le pouvoir actuel, il décrypte la lutte de clans à l’œuvre actuellement et ses conséquences néfastes sur la politique fiscale et la lenteur des décisions de l’exécutif.

Konstantin Simonov : se plaint que l’Etat refuse de libéraliser l’accès aux offshore, actuellement réservés aux deux grands groupes d’Etat Rosneft et Gazprom. Mais il avance une thèse risquée : « la consolidation des actifs au sein des compagnies étatiques n’est que le prélude à une privatisation qui sera la marque dpolitique et économique de l’actuel mandat de Vladimir Poutine »

La partie consacrée à la « politique » et à la « société » revient largement sur le mouvement de protestation qui dure depuis décembre 2011, en analysant chaque composante idéologique. Lev Goudkov, directeur de l’institut de sondage Levada, distingue trois grands groupes socio-politiques (population des grandes villes, 25% ; villes moyennes, petites et rurales, 40% ; enfin la population pauvre des profondeurs de la Russie, 30%). La première catégorie est entraînée dans la modernisation, la seconde est conservatrice, préfère le modèle soviétique. La troisième enfin est traditionaliste, tentée par un « repli sur la vie locale », voire un « archaïsme ». L’existence d’une « classe moyenne » est mise en doute en Russie par plusieurs auteurs, tandis que d’autres s’attachent à comprendre de quoi est constitué l’électorat fidèle à Vladimir Poutine.

La dimension régionale démarre sur un texte de Jean Radvanyi soulignant le caractère très peu fédéral de la « fédération russe ». Les autres auteurs soulignent eux aussi la centralisation forcenée et les déséquilibres interrégionaux du pays. Fiodior Loukianov domine le chapitre « politique étrangère » avec un texte à la fois passionnant et polémique sur la Russie au Moyen-Orient. Il y est surtout question de décortiquer les véritables motivations de Moscou en Syrie, qui sont largement incomprises ou ignorées par les médias occidentaux. Bien qu’il cherche visiblement à justifier la politique du Kremlin, Fiodor Loukianov parvient à mettre correctement à plat la problématique et les principes guidant la politique étrangère russe. Ce texte est l’un de ceux qui permettent à l’ouvrage de fonctionner dans une temporalité plus large que celle du brouhaha médiatique, et surtout avec plus de profondeur. Voilà un outil de travail qui restera pertinent au moins jusqu’à la fin de l’année 2013.

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