Un fermier russe
à l’accent britannique

« En travaillant dur, avec des terres aussi vastes, on peut gagner beaucoup d'argent », a expliqué John. Crédit photo : Iouri Snegirev / RG

« En travaillant dur, avec des terres aussi vastes, on peut gagner beaucoup d'argent », a expliqué John. Crédit photo : Iouri Snegirev / RG

L’Anglais John Kopiski a pris la citoyenneté russe, organisé deux fermes dans un kolkhoze abandonné à Pétouchki, et mis la traite des vaches au niveau européen. Il n’a rien gagné, et y a même perdu au change. Et pourtant, il est heureux.

« Pour quoi faire ? Vous avez bien réfléchi ? », se sont étonnés nos fonctionnaires quand John a essayé d'obtenir la citoyenneté russe. Alors, dans les années 1990, une personne renonçant à son passeport britannique pour devenir russe laissait perplexe. Maintenant aussi, d’ailleurs.

Coup de foudre

Kopiski est un de ces rares cas d’Anglais devenu citoyen de la Russie volontairement. En Angleterre, il était considéré comme un homme d'affaires prospère, travaillant dans le bureau londonien d'une société de négoce international de charbon. Maintenant, il arpente les terres de l'ancienne ferme collective Kliazménsky en bottes de caoutchouc et disserte sur l'importance du fumier pour fertiliser les champs.

Kopiski raconte qu’il lui a fallu trois jours en Russie afin de se sentir comme chez lui. « J'ai tout de suite su que je voulais rester ici. Tout est si intéressant. À Londres, rien ne me retenait ».

John a épousé la Moscovite Nina Kouzmicheva, avec laquelle ils ont cinq enfants. Sa femme profondément croyante l’a converti à l’orthodoxie.

Il y a dix ans, la famille Kopiski a construit un chalet dans le village de Kroutovo, dans la région de Pétouchki, à 120 km à l'est de Moscou. « J'ai proposé mon aide à la supérieure du monastère local. Je voulais construire un ermitage sur le site d’une ferme détruite. Mais quand nous sommes arrivés là-bas, il s'est avéré qu'il y avait encore dans la ferme 100 têtes de bétail et qu’elle fonctionnait tant bien que mal ! J'ai tout de suite proposé de racheter ces vaches pour le monastère, mais la supérieure m'a expliqué qu’elles ne convenaient pas. J’ai réfléchi et j’ai décidé que je les prendrais moi-même ».

Presque tout le capital gagné auparavant, plusieurs millions de dollars, John l’a investi dans la terre russe. Il a construit une église, élargi le troupeau à près de 5 000 têtes, acheté de l'équipement, et restauré la ferme, qu'il a appelée « Noël ». Il a baptisé le complexe d'engraissement des bouvillons « Bogdarnia », don de Dieu.

Crédit photo : Iouri Snegirev / RG

John a modifié le régime alimentaire traditionnel du kolkhoze et les conditions de vie des vaches, faisant venir des experts du Danemark. Résultat : le rendement de la traite est passé de 8 à 25-27 litres de lait par jour. « De la terre russe, des vaches russes et la production de lait est comme en Allemagne : 10 000 litres par vache et par an, déclare solennellement Kopiski. Vous voyez, on peut travailler correctement en Russie ».

Les villageois s’interrogeaient : « Peut-être qu’il va faire des vachers des gens sobres? ». Il l’a fait. Tout d'abord, John a pensé qu’à ces fins, il suffisait d’augmenter leurs salaires. Mais il s'est avéré que cela ne fonctionnait pas. Il a fallu utiliser des mesures plus musclées : la première année, il a licencié 90% des travailleurs, mais à la fin est resté un groupe de personnes ne buvant pas.

John se réjouit. Il estimait alors que tôt ou tard, l'entreprise dans laquelle il avait investi autant d'argent serait rentabilisée. En Angleterre, il n'y a pas une seul lopin de libre, mais en Russie il y a un grand nombre de territoires disponibles, des champs abandonnés où poussent les bouleaux.

« En travaillant dur, avec des terres aussi vastes, on peut gagner beaucoup d'argent », a expliqué John à l’ex-président du kolhoze, tentant d’inculquer les principes du business agricole. Le président expérimenté se contenta d’esquisser un sourire.

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« On ne s’ennuie jamais »

John, le fermier le plus populaire de la région de Vladimir, fut bientôt rejoint par deux Américains. « Pendant longtemps, on n’a pas réussi à trouver la personne qui pourrait gérer une ferme aussi moderne, indique Kopiski. En fin de compte, on a décidé de chercher quelqu'un à l'étranger. Désormais, la ferme est gérée par le jeune américain, Lorin Grams ».

Laurin vit dans la ferme depuis six ans avec sa famille : « En Amérique, c’est ennuyeux. Tout est déjà là, tout est simple. Mais ici tout est une épreuve ».

Le deuxième américain, le fromager Jay Close, s’est rendu lui-même à Bogdarnia. Il a conclu avec John un accord de coopération, et a déménagé à Kroutovo (il vivait auparavant dans la région de Moscou). Le fromager et ancien biker est tout à fait satisfait de sa vie actuelle : de l’adrénaline en continu. « La communication avec les vétérinaires, les documents, l'autorisation de vendre du fromage, la construction, les routes, la corruption, soupire-t-il. On ne s’ennuie jamais ! »,

Le complexe culturel et touristique « Bogdarnia », où l’on peut monter à cheval, faire une visite de la ferme et déguster des produits biologiques, a été ouvert par la famille Kopiski il y a quelques mois. Nina, la femme de John, s’occupe de gérer le site. « Le cadre législatif pour l'agrotourisme est inexistant, mais nous espérons un jour rentrer dans nos frais, dit-elle. La ferme, depuis que la Russie a adhéré à l'OMC, n'est plus du tout rentable ».

Triste laitier

Les nouvelles règles établies par l'OMC ont poussé la famille Kopiski au bord du gouffre. Comme tous les travailleurs ruraux, ils doivent se battre désespérément pour survivre. Le pays voit affluer de la viande importée bon marché et pas toujours de bonne qualité, ainsi que du lait à faible coût. Le gouvernement n’offre aucun soutien, en dépit des appels des représentants du secteur laitier.

« Cette année, il faudra probablement liquider notre ferme », déplore John.

C’est peut-être ce qu'avait en tête le vieux président du kolkhoze, quand il souriait avec scepticisme en écoutant les business plans de Kopiski. En Russie, les plans simples et éternels de gestion de l'entreprise, toute cette éthique protestante, ne fonctionnent pas. « Un vrai bordel, commente-t-il au sujet de la situation dans le domaine agricole. Nous autres, Russes, nous ne pouvons être sûrs de rien ».

« Et pourtant – oh, mystérieuse âme russe! – la Russie reste à son goût. Il ne peut plus supporter le politiquement correct occidental. Ici, la démocratie n’est pas galvaudée par des minorités qui violent les droits de la majorité ».

John est tout à fait satisfait que la Russie interdise la gay pride. Et le président lui convient. « Qui d’autre que Poutine? », dit John en levant les sourcils. Et le borsh ? Et les pelménis ? Et l'orthodoxie ? Non, décidément, John a bien fait de venir vivre en Russie.

Paru sur le site d'Ogoniok le 18 février 2013.

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