Un pouvoir a deux têtes

Illustration : Niyaz Karim

Illustration : Niyaz Karim

La Géorgie traverse une période de changements, une fois de plus. La coalition « Rêve géorgien », avec le premier ministre Bidzina Ivanichvili en tête, s’est attelée au démontage du système érigé par le président encore en poste, Mikhaïl Saakachvili. Une atmosphère intéressante règne dans le Tbilissi postélectoral.

La société et une grande partie de l’élite politique sont optimistes. Tout le monde a été inspiré par le fait que le pouvoir a pu être changé, et ce sans cataclysmes, mais grâce à des élections transparentes. On associe avec Ivanichvili des espoirs qui semblent parfois exagérés, mais personne ne le prend pour le Messie, comme on a accueilli jadis Edouard Chevarnadze et Saakachvili. On n’attend pas un miracle de la part du nouveau gouvernement, mais un travail systématique pour stimuler l’économie et rétablir les mécanismes démocratiques qui ont complètement calé pendant les années au pouvoir du Mouvement national uni.

Pour l’heure, les nouvelles concernent surtout des arrestations au sein des services d’ordre, ce qui est compréhensible : le modèle construit par le président Saakachvili s’appuyait surtout sur l’écrasement et le contrôle. Beaucoup sont vexés et irrités par la réaction de l’Occident. Bruxelles et Washington parlent de persécutions politiques et laissent entendre, de manière informelle, que Saakachvili et ses frères d’armes ne doivent pas être inquiétés. Pendant ce temps, des détails choquants de leur mode de gouvernance sont mis à jour.

Le chef du gouvernement lui-même utilise ses relations en Occident pour convaincre qu’une campagne de répression politique sévit en Géorgie. Mais on assure à Tbilissi qu’Ivanichvili continue le « nettoyage », nonobstant la pression, même s’il a conscience qu’il faut agir avec prudence – se disputer avec les Américains ou les Européens serait synonyme d’une catastrophe politique.

Hormis les arrestations de fonctionnaires (ministères de l’Intérieur et de la Défense, système pénitentiaire), une vague de conflits immobiliers est en train de gonfler, avec la remise en cause de nombreux cas de changement de propriétaire de biens immobiliers, entreprises et médias, qui, dit-on aujourd’hui, ont été le résultat de pressions en 2003-2012. Sauf qu’un repartage massif du marché est lourd de conséquences imprévisibles.

Une situation étrange s’est formée en Géorgie : une dualité potentielle du pouvoir. Mikhail Saakachvili demeure président, avec des pouvoirs étendus, qu’il conserve jusqu’à l’automne prochain. Ce n’est qu’après l’élection présidentielle qu’entrera en vigueur la réforme constitutionnelle qui transformera le pays en république parlementaire. Mais Saakachvili ne se sert presque pas de ses ressources, il se limite à des déclarations agressives. Officiellement, c’est par respect pour le peuple, qui a choisi le « Rêve ».

Mais il y a d’autres explications. Le président attend que ses adversaires commettent des erreurs, pour contrattaquer avec le slogan qu’il faut sauve le pays. Des rumeurs circulent sur des tentatives de négociations en coulisses : l’immunité pour les principales figures de l’ancien régime et leurs intérêts, en échange de la neutralité. Toutefois, selon les mêmes rumeurs, Ivanichvili serait opposé à une « paix séparée » car les électeurs attendent de lui l’inverse.

Enfin, Saakachvili, comme tout leader charismatique de type autoritaire était sincèrement convaincu que le peuple était avec lui, et la défaite a pu le briser psychologiquement. Quoi qu’il en soit, en Géorgie, les gens sont unanimes : l’époque de « Michiko » est révolue, le pouvoir peut de nouveau changer, mais il ne retrouvera plus le soutien des gens.  

La principale mission d’Ivanichvili est de démocratiser le système géorgien, sans perdre les acquis des dernières années. Saakachvili a tout de même accompli une chose : il a construit un appareil d’État qui fonctionne de manière efficace et précise. Est-ce qu’il peut perdurer sans la composante répressive, rien n’est moins sûr.

 Le nouveau pouvoir ne semble pas avoir de programme économique clair. Pendant la campagne, le « Rêve géorgien » a fait beaucoup de promesses qu’il faut désormais honorer. Ivanichvili peut investir ses propres moyens pour obtenir des effets rapides, mais c’est une mesure non renouvelable, sa richesse personnelle ne suffira pas à relancer l’économie.

Evidemment, on parle beaucoup de la Russie. Les Géorgiens comprennent que les relations sont dans une impasse tellement profonde qu’il faudra énormément de patience pour s’en extraire. Ils reconnaissent aussi l’asymétrie de la situation : Moscou a nettement moins besoin d’un dégel que Tbilissi.

Toutefois, on s’attend toujours à ce que la Russie réponde à chacun des pas de la Géorgie. C’est pourquoi l’indifférence de Moscou à la nomination du diplomate Zourab Abachidze au poste de représentant spécial du premier ministre pour les relations avec la Russie a été perçue comme du dédain. De même pour la principale pomme de la discorde, le statut des républiques sécessionnistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Personne ne se fait d’illusions à Tbilissi, il faut accepter le statut quo comme une donnée et essayer d’éluder la question, mais on attend quand même un minimum de bonne foi de la part de Moscou. 

La Géorgie est effectivement en train de changer, elle tire des leçons des évènements dramatiques des deux dernières décennies. C’est un processus interne, chaque nation doit parcourir son chemin de la connaissance. Si nous voulons conserver un tant soit peu les relations historiques entre nos deux peuple, Moscou ne doit faire qu’une chose : envoyer un signal clair qu’il existe une perspective pour l’amélioration des relations et qu’il y a un intérêt pour cela en Russie.

 Fiodor Loukianov, rédacteur en chef du journal « La Russie dans la politique mondiale », président du Conseil pour la politique étrangère et la défense.  


Paru sur le site de Rossiyskaya Gazeta le 5 décembre 2012.  

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.