Un cadeau pour soi-même

Le coût total de la grandiose entreprise risque de dépasser les 100 millions d’euros. Source : www.arx-group.ru

Le coût total de la grandiose entreprise risque de dépasser les 100 millions d’euros. Source : www.arx-group.ru

Seules les autorités russes ont besoin du projet grandiose d’un centre orthodoxe à Paris, afin de faire reconnaitre leur prestige de grande puissance.

La construction de la cathédrale orthodoxe dans la capitale française, sur laquelle Vladimir Poutine et Nicolas Sarkozy se sont entendus il y a plus de cinq ans, est repoussée. Le projet de l’architecte espagnol Manuel Núñez Yanowsky a suscité une critique virulente de la part du maire de Paris, Bertrand Delanoë. La cathédrale avec ses cinq bulbes dorés perçant un toit de verre qui symbolise le voile de la Vierge, ne s’inscrit pas, de toute évidence, dans l’ensemble architectural du quartier, classé par l’UNESCO. Mais la partie russe a ignoré ces reproches avec désinvolture, en prétextant que les gouts et les couleurs, cela ne se discute pas. Grand mal lui en prit. La construction a été repoussée.

L’explication la plus simple serait le changement de la scène politique. Nicolas Sarkozy a perdu face à François Hollande, un socialiste, comme le maire Bertrand Delanoë, et qui ne manque pas une occasion pour se distancier de la politique de son prédécesseur. C’est pourquoi le président et le maire ont décidé de retarder les plans russes. Mais pour ne pas vexer Moscou définitivement, un compromis a été trouvé : le projet doit être revu, en tenant compte des critiques. Un nouvel architecte a été désigné également, Jean-Michel Wilmotte, qui convient aux deux parties.

Mais cela n’annule pas les questions soulevées par la grandiose entreprise, dont le coût total risque de dépasser les 100 millions d’euros, et conçu évidemment comme un projet impérial. Ce n’est pas un hasard si le chef de l’administration présidentielle russe, Vladimir Kozhine, en faisant fi des sermons du maire de Paris, mentionnait sans cesse le pont Alexandre III, « le plus beau pont de la capitale française », selon son humble et patriotique avis. La Russie a alors offert un pont somptueux, c’est une splendide cathédrale qu’elle veut donner aujourd’hui. Nous sommes redevenus une grande puissance et nous pouvons nous permettre ce genre de cadeaux. Mais la situation économique en Russie ne correspond de toute évidence pas à ses ambitions de grandeur impériale.

Une autre question surgit. Pourquoi le cadeau doit-il avoir la forme d’une cathédrale orthodoxe ? Il est peu probable qu’elle devienne un lieu de pèlerinage pour les Russes, c’est autre chose qu’ils viennent chercher à Paris. Les Français, eux, ne sont pas réputés pour leur religiosité. Les magnifiques cathédrales catholiques de Paris sont remplies essentiellement de touristes asiatiques qui aveuglent les rares paroissiens avec les flashs de leurs appareils photo. Peut-être qu’ils se précipiteront avec autant d’enthousiasme dans la cathédrale orthodoxe, qui sera pour eux tout aussi exotique.

Peut-être que la Russie a enfin décidé de récompenser l’émigration russe à laquelle elle doit la préservation de son héritage culturel et religieux durant les difficiles années où celui-ci a été réprimé en terre mère ? Mais c’est là que nous attend la plus grande surprise : les descendants de l’émigration qui sont restés fidèles à l’orthodoxie ont fait l’accueil le plus hostile au projet d’une nouvelle église.

En vertu des circonstances historiques, une grande partie de la communauté orthodoxe en France appartient à des paroisses qui relèvent du patriarcat de Constantinople. Pendant que les Bolcheviks anéantissaient l’Église en Russie, des conditions extraordinaires étaient réunies à Paris pour le développement de la théologie orthodoxe. C’est là qu’a été fondé le célèbre Institut Saint-Serge, où ont travaillé des penseurs tels que le père Serge Boulgakov, Nikolaï Berdiaev, Gueorgui Fedotov, qui ont allié la foi à une conception du monde libérale.

Durant les longues années de l’émigration, leurs héritiers spirituels n’ont pas chômé. Etaient publiés à Paris non seulement des ouvrages de théologie, mais également la littérature dissidente, qui parvenait à grand peine à filtrer d’URSS. Les émigrés considéraient comme leur mission d’éduquer leurs anciens concitoyens, d’un point vue religieux et laïc. C’est pourquoi ils ont préservé et entretenu la culture russe à l’étranger durant de longues années.

Mais quand après la chute du communisme, l’Église orthodoxe russe a décidé de réunifier sous son égide l’orthodoxie de la diaspora, elle s’est heurtée au refus des évêques. Pour les Russes parisiens, épris de liberté, l’orthodoxie reproduite dans leur patrie historique était d’un type qui appartenait, selon eux, au passé. Et qui se caractérise principalement par des liens étroits entre l’Église et l’État.

Pas étonnant que le projet actuel soit perçu par les intellectuels de l’émigration comme le symbole d’une collusion des intérêts de l’Église et de l’État qui n’augure rien de bon. Et que ce symbole se matérialise sous leurs yeux  ne peut pas susciter leur enthousiasme.

Qui a donc besoin d’une nouvelle cathédrale russe dans le centre de Paris ? Il s’avère que le seul intéressé est le pouvoir russe actuel, obnubilé par ses rêves de grandeur impériale. Et puis la tête de l’Église orthodoxe russe, qui les partage docilement. Et puis peut-être les touristes japonais et chinois, qui ne doutent même pas du bonheur qui les attend. En même temps, pour l’exotisme orthodoxe, Moscou est bien plus près que Paris, pour ceux-là.

Paru sur le site de gazeta.ru le 27 novembre 2012.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.