Pressions contre l'achat d'armes russes par l'Irak

Image par Natalia Mikhaylenko

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La livraison d'armes russes à l'Irak se transforme en un véritable feuilleton de détective. Samedi 10 novembre dans la journée, le représentant officiel du chef du gouvernement de ce pays faisait savoir que le Premier ministre avait décidé d'annuler le contrat de grande envergure sur la livraison à Bagdad d'armes et de matériel militaire, qui avait été conclu lors de la visite du chef du gouvernement irakien Nouri al-Maliki à Moscou le mois dernier.

Le fonctionnaire a déclaré qu'à son retour de Russie, M. al-Maliki avait soupçonné la présence d'éléments de corruption dans cette entente, ce qui constituait la raison de son annulation.

Mais dès samedi soir, selon la chaîne de télévision Al-Jazeera, le ministre irakien de la Défense Sadun al-Dulaimi déclarait lors d'une conférence de presse à Bagdad : « Le contrat est exécuté conformément au plan ».

La clarté autour de la fourniture d'armes russes à l'Irak pour 4,2 milliards de dollars devrait émerger ces prochains jours. Mais on peut d'ores et déjà analyser les causes de cette situation inhabituelle.

Selon les informations parues dans la presse après la visite de Nouri al-Maliki à Moscou, les parties ont convenu de fournir à l'Irak 30 hélicoptères d'attaque Mi-28 et 42 systèmes de missiles anti-aériens Pantsyr. En cas de réalisation de cet accord, le premier depuis la chute de Saddam Hussein, la Russie deviendrait, après les États-Unis, le deuxième fournisseur de matériel militaire à l'Irak, pays qui sous l'ancien pouvoir avait dépensé au total plus de 30 milliards de dollars en achats d'armes soviétiques.

Les résultats des négociations d'octobre entre la Russie et l'Irak ont fait sensation. Sur fond de nette complication des relations entre Moscou et la plupart des pays arabes à cause de la Syrie, l'Irak, qui occupe une position modérée en raison de sa proximité avec l'Iran, constitue une bonne occasion de prouver la capacité de la Russie à maintenir une présence dans la région.

En outre, le tournant de Bagdad vers Moscou serait une nouvelle confirmation vexante de l'échec de la politique américaine dans ce pays.

Les nouvelles de Moscou ont poussé le mois dernier les journalistes américains à poser des questions embarrassantes à la porte-parole du département d'État Victoria Nuland : pourquoi, disaient-ils, nous sommes-nous battus si désormais ils font des affaires avec un dangereux rival ? La représentante avait feint l'indifférence et, bien sûr, n'avait rien trouvé à dire : taper ostensiblement sur les doigts d'un État souverain et lui interdire de traiter avec un autre État tout aussi souverain reviendrait à provoquer un scandale majeur.

Cependant, à en juger par les communiqués provenant actuellement de Bagdad, les États-Unis sont en réalité loin d'être indifférents aux tractations des autorités irakiennes. Nul besoin d'avoir accès à des informations confidentielles pour supposer qu'une pression intense a été déployée sur le trop libre M. al-Maliki et qu'on lui a clairement fait savoir qui devait rester le meilleur ami de l'Irak.

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Si sept ans d'occupation ont montré que Washington n'était pas parvenu à maintenir Bagdad sous son protectorat, il convient toutefois de rendre hommage aux stratèges américains : ils ont mis fin à un embrasement de violence catastrophique en Irak au milieu des années 2000 et ont créé les conditions nécessaires à l'émergence d'une nouvelle structure politique. Les élections en Irak, en dépit de toutes leurs difficultés, ont été tout à fait démocratiques, leurs résultats reflétant l'équilibre des forces et les préférences au sein du pays. Et il s'est avéré qu'en cas de libre expression de la volonté du peuple au Moyen-Orient, les électeurs étaient loin de voter pour les chouchous de Washington.

La majorité chiite d'Irak, opprimée sous Saddam, s'est tournée vers ses coreligionnaires d'Iran. Il est évidemment impossible de considérer les autorités de Bagdad comme des marionnettes de l'Iran, mais il est clair qu'al-Maliki et ses proches sont sensibles à la voix de Téhéran et de Qom.

Le conflit syrien a cristallisé la situation particulière de l'Irak au sein du monde arabe. Rien d'étonnant au fait que Vladimir Poutine ait déclaré à l'issue de sa rencontre avec al-Maliki que les vues de la Russie et de l'Irak sur la crise syrienne étaient pratiquement identiques.

Le besoin qu'a l'Irak de resserrer les liens avec la Russie est précisément conditionné par cette position intermédiaire entre les différents camps régionaux. Les États-Unis attendent de la fidélité de la part de Bagdad, et contemplent avec un mécontentement croissant son ordre du jour.

De leur côté, les principaux pays arabes ligués contre Bachar al-Assad commencent à considérer al-Maliki comme une nouvelle édition de la « cinquième colonne » pro-iranienne.

Dans le même temps, une dérive trop marquée vers l'Iran menacerait de poser de graves problèmes à Bagdad. Tout d'abord parce que la perte de l'indépendance est désagréable, même si elle se produit en faveur d'un partenaire proche. D'autre part, les chiites d'Irak ne constituent pas la majorité absolue, et le gouvernement doit, au nom de la survie du pays, tenir compte de l'opinion des autres minorités.

Dans ces circonstances, le virage vers la Russie est la solution idéale. Moscou n'a pas d'ambitions politiques visibles concernant l'Irak, personne en Russie ne cherchant à ressusciter le modèle qui existait sous Saddam Hussein. La Russie est intéressée par l'expansion de ses marchés, d'autant plus que les changements en Libye et en Syrie réduisent sa marge de manœuvre. Pour cela, Moscou est prêt à fournir un soutien politique.

Le Printemps arabe a montré que la Russie n'était pas un acteur clé au Moyen-Orient, mais les événements ont, dans le même temps, démontré que sans la participation et le soutien du Kremlin, il était impossible d'influer sérieusement le cours des événements. Et si un balancier est nécessaire, si l'on recherche quelqu'un qui soit capable de ne pas tout faire basculer, mais d'encourager un scénario ou un autre, la Russie est l'option rêvée.

D'importants intérêts extérieurs s'entrecroisent ici. Les États-Unis ne peuvent pas se permettre de perdre à nouveau l'Irak, qui restaure ses positions de leader dans la production mondiale de pétrole. Ce serait inacceptable politiquement et désavantageux économiquement, d'autant plus que l'avenir du reste des puissances pétrolières de la région est désormais beaucoup plus incertain qu'il ne l'était il y a deux ans.

Washington utilise tous les leviers en son pouvoir afin de convaincre Bagdad que seule l'Amérique peut jouer le rôle de partenaire de référence.

Il semblerait que l'on commence à voir se nouer autour de l'Irak et de son destin un nouveau nœud de contradictions, un nœud qui semblait rompu une fois pour toutes depuis l'invasion américaine de 2003. Envers et contre tout, Moscou est à nouveau propulsé dans ce grand jeu.

Fedor Loukianov est rédacteur en chef du journal La Russie dans la politique globale.

Version abrégée. Original sur le site de RIA Novosti.

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