À la recherche d’une oasis culturelle

Dimitri Bortnikov : « Je me sens certes comme un dessert bizarre, mais tous les écrivains sont exotiques aux yeux des lecteurs français ». Crédit : Eugène Zagrebnov

Dimitri Bortnikov : « Je me sens certes comme un dessert bizarre, mais tous les écrivains sont exotiques aux yeux des lecteurs français ». Crédit : Eugène Zagrebnov

Cuisinier et professeur de danse, Dimitri Bortnikov ne se considère pas comme écrivain, mais consacre son temps libre à l’écriture et, depuis récemment, à la traduction.

Il est difficile pour un Russe de se mettre à écrire en français. Pas pour Dimitri Bortnikov. Non seulement il publie ses livres en français, mais il préfère parler de littérature dans la langue de Molière. Et lorsqu’un francophile russe s’installe à Paris, cela fait tout de suite le « buzz » dans le milieu littéraire.

Le parcours de Dimitri Bortnikov est tout sauf ordinaire. Originaire de la région de Kouïbychev (Samara), il fait d’abord des études de médecine comme sa mère, mais interrompt le cursus pour effectuer son service militaire en Iakoutie, dans le stroïbat, le bataillon de construction. Il passera ainsi deux années dans la toundra, derrière le cercle polaire où il va commencer à écrire.

Son premier roman, Syndrome de Fritz, le Booker Prize russe de l’année 2002, a été un succès en Russie et en France. En partie autobiographique, ce livre donne la vision de Bortnikov sur son parcours semé d’embûches. Issu d’une famille noble, il est obligé de vivre dans la misère. Abandonné par ses parents, trop occupés par leur carrière, il est élevé par son arrière grand-mère aveugle, ayant passé son enfance dans une maison au bord de la Volga dans des conditions moyenâgeuses. Mais c’est dans cette maison qu’est née sa spiritualité, que son monde intérieur s’est enrichi et qu’il s’est s’initié au slavon. Rien d’étonnant donc que Bortnikov préfère toujours le papier à l’ordinateur, se dise mystique et profondément réactionnaire.

Après son service militaire, juste avant l’éclatement de l’URSS, Bortnikov étudie à la faculté des lettres classiques de l’Université de Samara et continue à chercher sa voie. Il est tour à tour cuisinier, aide-soignant dans une maternité et professeur de danse, consacrant son temps libre à l’écriture.

N’ayant pas trouvé ses lecteurs en Russie, Dimitri Bortnikov s’est lancé à leur recherche en France. Et le résultat est plutôt satisfaisant. « En termes de littérature, les Français sont au dessert, tandis que nous (les Russes) sommes toujours au plat principal. Je me sens certes comme un dessert bizarre, mais tous les écrivains sont exotiques aux yeux des lecteurs français », dit-il en souriant.

En évoquant la littérature russe moderne, Bortnikov reprend son air sérieux. « C’est la traversée du désert, comme disait le philosophe Gilles Delheuze. Et j’ai beaucoup de compassion pour ceux qui sont nés en Russie maintenant. C’est un véritable désert culturel. En France, c’est aussi le désert, mais il est bien irrigué. Dommage, car les Russes vivent sur trop de matière. Et pour l’animer, il faut un souffle d’Hercule ».

En visite à Marseille pour le mois de novembre sur l’invitation de l’association Peuple & Culture, Dimitri Bortnikov participe à des discussions littéraires, lit des extraits de ses œuvres, et anime des ateliers de traduction. Il y a quelques mois, il a terminé de traduire en français les lettres d’Ivan le Terrible (Ivan le Sevère dit le Terrible, Je suis la paix en guerre, publié aux éditions Allia). « C’est une torture que j’ai infligé aux deux langues, dont aucune n’est ma langue maternelle », souligne-t-il, en parlant du slavon et du français.

Bortnikov ne serait pas un homme de lettres si pour lui la traduction, une profession qui nécessite beaucoup de rigueur, n'était pas devenue « une contrebande littéraire, une transfiguration  qui consiste à faire « chauffer » la phrase dans une langue pour la tordre selon la structure d’une autre langue ». C’est certainement sa manière audacieuse d’interpréter les choses simples qui intrigue les marseillais qui viennent participer à ses ateliers.

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