Concours de beauté derrière les barreaux

Les femmes représentent exactement la moitié du service de sécurité de la prison d’Aleksandrov. Crédit photo : Andreï Roudakov

Les femmes représentent exactement la moitié du service de sécurité de la prison d’Aleksandrov. Crédit photo : Andreï Roudakov

Le concours « Miss système pénitentiaire » a été organisé dans la région de Vladimir. « Ogoniok » y a rencontré « Miss charme » et « Miss douceur ».

Miss charme

On trouve des pigeons à côté de chaque fenêtre de la maison d’arrêt de la ville d’Aleksandrov. Ces oiseaux attendent qu’un des prisonniers ouvre la fenêtre et leur offre des restes de nourriture, de la kacha (type de bouillie) ou du pain : cette tradition dure apparemment depuis plusieurs siècles. Le bâtiment de la maison d’arrêt d’Aleksandrov a été construit juste après le règne d’Ivan le Terrible.

Aujourd’hui, ce « château pénitentiaire » est toujours aussi richement décoré et compte parmi ses employés Marina Ropova, maître-chien de 24 ans. Lorsqu’elle tourne autour du bâtiment avec son berger allemand Lord, les fenêtres de la prison s’ouvrent, faisant ainsi rapidement fuir les oiseaux des alentours. Le but n’est cette fois pas de nourrir les pigeons. Les prisonniers attendent juste avec impatience le passage de Marina pour crier : « Hé jeune fille ! Jeune fille ! ».

Miss charme

Marina est désormais officiellement une belle jeune fille. Elle a en effet terminé parmi les finalistes du concours « Miss système pénitentiaire » de la région de Vladimir. Difficile cependant de considérer ce concours comme ordinaire : pour gagner, il faut avant tout démontrer ses compétences professionnelles. Lorsque son patron lui a annoncé que quatre jours plus tard, elle devait aller à Vladimir pour représenter son établissement, Marina a vraiment eu peur.

« Non ! Pour rien au monde ! Voilà, je présenterai mon rapport ! ». Patrouiller avec une kalachnikov est une chose, s’afficher sur scène dans une longue robe en est une autre. Une longue discussion avec la jeune femme a été nécessaire. « Il n’y a pas que la robe », a tempéré son supérieur direct Roman Oussov, qui supervise la sécurité dans la prison.

« Qui de nos filles court le plus vite ? Qui tire le mieux ? ». Ces arguments ont fini par convaincre Marina, qui s’est finalement rendue à Vladimir. Lors du concours, elle a figuré parmi les meilleures au tir au pistolet Makarov avec 26 points sur 30, avant d’obtenir de très bons résultats en course de fond. Et elle ne s’est pas mal débrouillée avec la robe non plus d’ailleurs.

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Ropova n’a pas obtenu la première place. Elle faisait toutefois partie des quelques finalistes n’étant ni comptable, ni juriste, ni cadre. « Pour résumer, elle n’a rien à voir avec la paperasse », explique Oussov. « Marina fait son travail avec une arme. Et elle est susceptible, Dieu l’en préserve, de l’utiliser le cas échéant ».

Les prisonniers, eux, ne se soucient pas de tout cela. « Jeune fille ! », s’égosillent-ils. « Jeune fille, comment s’appelle votre chien ? ». Marina ne porte pas attention aux cris. « Les contacts avec les détenus sont interdits durant le service », précise-t-elle. Lorsqu’un prisonnier non accompagné passe avec son caddie pour prendre des produits à l’entrepôt, Marina ne sourcille pas. En revanche, Lord réagit tout de suite et ne perd pas un instant de vue le détenu en combinaison.

« Tous nos chiens font très bien la différence entre les employés, les citoyens et les prisonniers », explique Marina. « Ils ne distinguent pas seulement les uniformes des vêtements de travail munis d’écussons. Tous ceux qui vivent dans une maison d’arrêt dégagent leur propre odeur, et nos chiens le remarquent évidemment. C’est ce qu’on leur apprend. Le chien n’est pas une arme à feu. Il s’agit d’un atout spécial ».

À la maison, Marina possède sept atouts spéciaux à queue : Zara, Moukhtar, Ressi, Lord, Vesta, Boutcher et Boumer. « C’est pour eux que je suis venue ici. Je suis styliste de formation. Je n’ai travaillé qu’un an dans ce domaine car avec la crise, les plus jeunes ont dû partir suite aux réductions de personnel. J’ai alors décidé de chercher un emploi plus stable, dans le secteur public cette fois. Une de mes connaissances travaillait dans cette prison et je lui ai demandé s’il y avait des places vacantes. Je suis venue et j’ai dit que j’aimais beaucoup les chiens. J’ai passé une visite médicale, des tests et des formations pendant six mois. Je suis désormais polyvalente. De plus, il s’avère que j’aime beaucoup travailler en uniforme et servir la patrie »

Au début, les proches de Marina étaient inquiets par rapport à ce nouveau travail. « C’est à peine si ma grand-mère ne pleurait pas : « notre petite Marina sera en prison ? Oh mon Dieu !", disait-elle ». Ils sont désormais rassurés. « D’autres femmes travaillent dans cet établissement », dit Alevtina Roudolfovna. Notre fille n’est pas plus mauvaise que les autres ».

Ses collègues masculins ne tiennent jamais de propos sexistes du type « ce n’est pas un travail pour les femmes ». En effet, les femmes représentent exactement la moitié du service de sécurité de la prison d’Aleksandrov. Il s’agit donc en très grande partie d’une affaire de femmes depuis longtemps. 

Miss douceur

Crédit photo : Andreï Roudakov

Miss douceur


« Ma mère a travaillé dans le domaine de la sécurité dans la région. Mon mari et ma sœur travaillent également dans ce secteur, tout comme moi », explique Evguenia Baskakova, employée « héréditaire » de la prison LIU-8, dans la ville de Kirjatch. Evguenia, 33 ans, est professeure de russe et de littérature de formation. Elle n’a cependant jamais enseigné dans une école. Durant sa dernière année d’étude, elle est venue ici pour un peu travailler dans la sécurité, et elle y est restée.

L’établissement est particulier et destiné aux malades de la tuberculose. Chez les détenus, la tuberculose s’accompagne souvent d’autres maladies : hépatite, VIH, etc. Dans cette prison, beaucoup de gens sont désespérés et souffrent de dépression profonde. C’est de ces gens que s’occupe Evguenia, qui a suivi une deuxième formation en psychologie. « Je parle à la fois aux exclus et aux personnes qui ont des tendances suicidaires. Je me rends dans l’établissement sans arme et sans uniforme pour ne pas placer de barrières avec les détenus ».

Evguenia porte généralement un pantalon ou une jupe longue. « Si elle mettait des mini-jupes, il faudrait l’accompagner d’un service de sécurité », sourit Andreï Nazarov, chargé du travail éducatif et de la formation. « Mais le fait que la responsable de notre département de psychologie soit une femme est une très bonne chose. Le contact est plus facile. Généralement, le condamné a le droit de refuser par écrit de travailler avec un psychologue, mais depuis qu’Evguenia est chez nous, nous ne déplorons presqu’aucun refus de ce type. Même les détenus les plus agressifs sont plus calmes avec elle, et ce alors que nous imposons un régime strict et que la plupart de nos prisonniers sont des récidivistes »

Lorsqu’un nouveau détenu arrive, nos collaborateurs sont souvent étonnés : « Regardez, il est condamné pour la première fois ! ». En tant que psychologue, Evguenia sait comment établir le contact avec ces personnes : « Les nouveaux détenus sont souvent angoissés et désorientés, contrairement aux récidivistes qui sont plus confiants, ont plus d’expérience et connaissent la situation. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes qu’on rencontre ici. Souvent, lorsque quelqu’un est libéré en été, nous savons déjà que nous ne le verrons pas avant quelques mois. Mais s’il sort en hiver, il rentrera certainement dans un mois. Il volera et reviendra. Très souvent, les anciens prisonniers recouvrant la liberté ne savent simplement pas où aller et que faire. Ici, ils se trouvent dans un environnement qu’ils connaissent, raison pour laquelle ils reviennent. Il existe cependant des exceptions. Récemment, un homme s’est approché de moi dans la rue :« Je vous connais, vous m’avez soigné en prison. Merci. Je suis sorti, je me suis marié et j’ai trouvé un travail à l’usine » »

Au concours, la lieutenante Evguenia portait une « longue robe rose et romantique ». C’est aux tests juridiques qu’elle s’en est le mieux sortie. Les compétitions sportives n’ont également pas posé de problèmes : « je fais souvent du sport. Avec mes collègues, nous nous rendons deux fois par semaine à la salle de sport, mettons de la musique et faisons de la gymnastique »

Evguenia, comme les autres participantes au concours « Miss prison », s’est vue offrir des boucles d’oreilles en argent avec une petite pierre. Elle les met et passe à travers les flaques de boue, devant les tours et l’enceinte, en face de la petite chapelle dont les coupoles sont curieusement noires, devant un prisonnier désespérément malade qui regarde par la fenêtre de sa cellule en serrant contre sa poitrine un chat (il est interdit d’avoir des animaux dans l’établissement, mais les prisonniers ne plient pas: « les flics ont des chiens, alors laissez-nous au moins les chats ! », et se rend à son travail très très féminin - s’intéresser aux autres. 

Article original disponible sur le site du journal Kommersant.

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