Tchekhov passe
l'existence humaine au peigne fin

Source : Service de presse

Source : Service de presse

Luc Perceval, metteur-en-scène célèbre pour ses relectures très contemporaines d’oeuvres classiques, présente au Festival international de théâtre Les saisons Stanislavski ses spectacles Otello et La cerisaie. Il nous parle de sa vision personnelle des oeuvres de Tchekhov.

Pourquoi transposez-vous systématiquement  le texte original de la pièce en langage familier ?

 

Pour moi, dans un spectacle de Tchekhov, il est important de déceler le vrai. Pour nous, étrangers, c’est encore plus difficile car nous avons à faire à de vieilles traductions. Une traduction est toujours artificielle car elle est faite par des gens qui s'efforcent de respecter un langage académique. Or l’académisme est contraire à Tchekhov. C’est pourquoi j’essaie, en un sens, de réinventer sa langue et de montrer à quoi elle aurait pu ressembler de nos jours. Dans ce but, je demande dans un premier temps aux comédiens d’apprendre le texte traduit, puis de le réciter avec leurs propres mots.

 

Le refus de lieux d’action concrets est-il également dicté par l’époque moderne ?

 

Je n’aime pas le naturalisme de la pièce : ce sont les vestiges d’un temps révolu, qui ne sont plus d’actualité. Quand Tchékhov écrivait, le théâtre tendait vers le réalisme, s’efforçant de rattraper le cinéma, d’où le changement constant des lieux d’action : premier acte dans la maison, deuxième dans le jardin, etc.

 

C’est très illusoire, quand le théâtre essaie de ressembler à la vie, ça sonne faux. J’utilise toujours l’espace scénique existant. La scène est l’endroit où nous nous trouvons ici et maintenant.

 

Qu’évoque La cerisaie de nos jours ?


Nous avons trouvé que cette dernière pièce de Tchekhov parle de la mort. De la perte. Les personnages savent qu’ils doivent se rendre, lâcher, vendre leur cerisaie et abandonner tous les souvenirs qui vont avec. Après, il se passera autre chose, mais quoi ? C’est cela justement la vie : la mort et la renaissance.

 

Pour moi, La cerisaie, ce n’est pas seulement une oeuvre naturaliste sur la Russie, cette pièce parle de la nature de la pensée humaine et de la nostalgie. Nous éprouvons souvent la nostalgie et ne parlons jamais de la mort, alors que c’est ce qui nous attend tous.

 

Vous avez défini Tchekhov comme un auteur politique. Qu’est-ce que vous avez voulu dire ?

 

Tchekhov est l’un des meilleurs analystes de tous les temps, il passe l’existence humaine au peigne fin. Il dévoile la dualité de l’homme, notre désir de vivre et notre peur de mourir. La peur et l'angoisse sont des thèmes très politiques car la société moderne se livre à un autocontrôle permanent par le biais de l’exploitation des multiples phobies. Nous vivons tous dans un état de frustration permanent et c’est très proche de l’univers de Tchekhov.

 

Pour vous, y a-t-il une différence entre la mentalité de l’Est et de l’Occident ?


En Occident, il existe un stéréotype de l’âme russe et de son côté pathétique. Mais moi, je n’y crois pas. Quand je lis Tchekhov, j’ai l’impression que je connais chacun de ces héros personnellement. Ce sont mes voisins, mes amis, mes tantes et oncles.

 

Quant à l’âme russe, c’est Dostoïevski qui l'a décrite le mieux. Je suis justement en train de mettre en scène ses Frères Karamazov. Le seul moyen de comprendre le théâtre russe est de travailler longtemps en Russie, moi je n’y suis que de passage. J’espère que bientôt, j’arriverai à venir approfondir mon travail sur place.

 

Pourquoi Dostoïevski maintenant ? Et pourquoi les Karamazov ?


Dostoïevski est un écrivain du niveau de Shakespeare, il répond aux grandes questions existentielles. Aujourd’hui, avec la chute du capitalisme, le monde occidental s’enfonce dans le chaos, et des grands auteurs du niveau de Dostoïevski sont plus que d’actualité, les gens ont besoin de sens profond et de réponses aux questions essentielles.

 

Et puis, j’ai choisi les Frères Karamazov aussi car ce roman possède tous les ingrédients indispensable à une bonne pièce de théâtre. Une histoire simple avec une configuration dramaturgique claire, qui parle du père et de ses fils. Tous les gens sont attachés à la famille et ainsi peuvent se sentir proche du système décrit par Dostoïesvski.

 

Texte original disponible en russe sur le site d'Izvestia

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