La tragédie du théâtre de Doubrovka, 10 ans après

Après l’assaut, 125 otages libérés meurent dans les hôpitaux moscovites des effets du gaz. Crédit : Kirill Kalinnikov/RIA Novosti

Après l’assaut, 125 otages libérés meurent dans les hôpitaux moscovites des effets du gaz. Crédit : Kirill Kalinnikov/RIA Novosti

Un hommage a été rendu aux victimes de l’un des actes terroristes les plus sanglants de l'histoire russe. Le bilan fut 170 morts, dont 140 des 850 otages, et plus de 700 blessés.

Le 23 octobre 2002, un groupe séparatiste tchétchène mené par Movsar Barraïev pénètre dans le théâtre de Doubrovka et prend en otage plus de 900 personnes venus assister à la comédie musicale Nord-Ost. Le service de sécurité reste impuissant face à l’irruption du commando qui interrompt la représentation pour réclamer le retrait immédiat des forces russes de Tchétchènie.

Les négociations se poursuivent trois jours, durant lesquels les hommes politiques russes ainsi que les vedettes les plus populaires se proposent de prendre la place des otages innocents. Malgré les efforts communs, cette opération d’échange échoue. « Nous tenons davantage à une belle mort, que vous à la vie », clame alors leur chef de file des séparatistes, Mosvar Barraïev.

Au terme des négociations, les terroristes acceptent de relâcher les otages musulmans, les étrangers et une partie des mineurs. En contrepartie, ils exigent le retrait immédiat des troupes russes de Tchétchènie, menaçant sinon de procéder à l’éxecution des otages.

Le 26 octobre, le théâtre est pris d’assaut par les forces spéciales russes. Avant le début de l’opération, un puissant gaz neutralisant avait été insufflé par le système d'aération dans le but d’immobiliser les terroristes. En quelques minutes, les forces spéciales ont pu pénétrer dans le théâtre et ont réussi à venir à bout des terroristes et libérer la plupart des otages. Mais la tragédie ne s’arrêta pas là. Après l’assaut, 125 otages libérés meurent dans les hôpitaux moscovites des effets du gaz.

« Nous n’avons pas réussi à sauvegarder nos citoyens pour différentes raisons », se remémore l’ex chef du Comité sur la Sécurité de la Douma Vladimir Vassiliev. « Notamment, faute de pouvoir procurer une prise en charge médicale à temps à ceux qui en avaient besoin. Je participais à ces opérations et je me sens en partie responsable. Nous avons échoué. Ça a été l’un des évènements les plus marquants de ma vie. Nous étions en effet très mal préparés. »

Les médias ont largement porté au grand jour la question des effets du gaz sur les otages. Le refus des autorités à dévoiler la composition de ce gaz a contribué à mettre de l’huile sur le feu. Dans son entretien avec le journaliste de Rossiyskaya Gazeta, Vassiliev a avoué que certaines erreurs ont été commises quant à l’utilisation du gaz, notamment il a dénoncé le manque certain de préparation technique des forces spéciales. « L’immeuble voisin accolé au théâtre où a eu lieu la prise d’otage aurait pu servir, pendant le temps des négociations avec les terroristes, de terrain d’entraînement aux forces spéciales pour tester le gaz et comprendre ses effets sur les gens. Malheureusement, cela n’a pas été fait », a déclaré Vassiliev.

Une église a été érigée près du théâtre de Doubrovka en hommage aux victimes de la prise d’otage. Elle doit être bénie ce 26 octobre, pour commémorer l’assaut par les forces spéciales et rendre hommage aux victimes.

Sources : chaîne RBC et Rossiysskaya Gazeta.

Comment tout a commencé...

Nikolaï Lioubimov, ancien concierge du théâtre de la Doubrovka

« Je suis parti faire le tour du bâtiment. Je suis passé dans les couloirs et suis monté au deuxième étage. Là, je vois les portes vitrées éclatées et deux jeunes hommes en tenue de camouflage s’éloignant en direction de la salle de spectacle. Ils sont vite revenus vers moi, ils avaient des mitraillettes. Ils m’ont pointé la crosse dans le dos : « Viens avec nous ! » - Qu’est-ce qui se passe ? – Maintenant, tu es notre otage.  Ils m’ont emmené dans la salle. La scène que j’ai vu restera à jamais gravée dans ma tête et me glace les sangs : un silence de mort, des femmes kamikazes sont disposées d’un côté du passage, de l’autre et au centre. »

Les négociations

Iossif Kobzon, chanteur et député à la Douma d’Etat, l’un des négociateurs.

Quand je suis entré à l’intérieur j’ai tout de suite demandé de baisser les armes. Ils me visaient en plein ventre. Ensuite, je leur ai dit : « Vous n’êtes pas des Tchétchènes ! »  L’un d’entre eux, masqué, me demanda pourquoi je pense ainsi. « Parce que vous restez assis alors qu’un ancien est entré. » Alors, il se leva d’un bond. La discipline reste très importante chez le peuple caucasien. Je leur ai demandé d’ôter leurs masques et de désigner leur chef. Mon premier interlocuteur s’est levé et s’est présenté « Aboubakar » et a demandé pourquoi ils devaient enlever leur masque. « Je veux voir ton visage », ai-je répondu.

Les préparatifs de l’assaut

Valéri Draganov, député de la Douma d’Etat, membre de l’état-major opérationnel des forces armées

« Avant l’assaut, j’étais sur le toit du théâtre avec le médecin en chef de Moscou Andreï Petrovitch Seltsovski. Je m’étonnais: « Ici, on est à découvert, pourquoi tu restes là ? ». Il observait en bas et se plaignait : « Regarde, là il y aura mes ambulances et là aussi. Pas moyen d’en mettre plus. »

L’assaut

Dmitri Chalganov, reporter photo

« J’ai pénétré dans la salle, alors qu’on ne devait pas entrer sans masque à gaz. Le gaz avait dû s’éventer au moment où les portes se sont ouvertes. Tout le monde n’était pas encore endormi : certains geignaient ou bougeaint, d’autres vomissaient. L’odeur était intenable, mais ce n’était pas celle du gaz. L’horreur. La lumière était allumée et c’était suffisant pour photographier. Je ne suis pas resté longtemps, peut-être deux-trois minutes. »

L’assaut

Guennadi Sokolov, chef du FSB, membre du commando d’assaut

« Torchine, commandant des forces opérationnelles, ouvrait la marche, j’étais à ses côtés. Tout le monde, au début, portait les masques à gaz. Nous sommes entrés dans le théâtre par le côté gauche, un explosif a été installé sur la porte, le verre a explosé. Les masques à gaz nous gênaient, ils limitaient la vision et les verres étaient embués. Lançant un juron, Ïouri Nikolaïevitch arracha son masque. J’ai remarqué ce geste et j’ai fait la même chose. »

Après l’assaut

Alexandre Tsekalo, producteur de la comédie musicale Nord-Ost

« [Après l’assaut], j’ai passé toute une semaine à faire la tournée des morgues. La famille et les proches des victimes n’étaient pas informés. Tout ce qui a suivi l’assaut était horrible. Les services chargés de recevoir les gens dans les hôpitaux ne répondaient à aucune question. Le seul moyen de savoir si quelqu’un était vivant ou mort était de se rendre dans les morgues. Si cette personne n’y était pas, c’est qu’elle était vivante et qu’il fallait la chercher dans les hôpitaux. C’était une expérience étrange et sûrement la plus dure de ma vie. »

Article original sur le site de Moskovskie Novosti

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