Russie-Géorgie : 
le redémarrage « rêvé »

Image par Victor Bogorad

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Les élections législatives ont, début octobre, projeté la Géorgie sur le devant de la scène médiatique russe. La victoire du bloc d’opposition, Rêve géorgien, que dirige le milliardaire Bidzina Ivanichvili, ainsi que la première défaite du Président Mikhaïl Saakachvili en dix ans, révèlent une importante évolution politique. Avec des conséquences pour les relations bilatérales russo-géorgiennes. Certains voient dans la « pragmatisation » des relations de la Géorgie avec son voisin du nord une percée longuement attendue.

Un parallèle avec l’Ukraine vient à l’esprit. La Géorgie et l’Ukraine ont connu en 2003-2005 des révolutions à la suite desquelles les deux pays sont devenus les partenaires les plus problématiques de Moscou au sein de la Communauté des États indépendants (CEI). Et si dans le cas de l’Ukraine, on est parvenu à ne pas franchir la « ligne rouge », Tbilissi et Moscou ont brutalement divorcé en août 2008. Aussi bien dans le cas de l’Ukraine que dans celui de la Géorgie, les attentes exagérées et l’enthousiasme initial liés au changement de pouvoir ont fini par s’éventer. Il faut évidemment nuancer la comparaison, ce que de nombreux commentateurs russes omettent de faire. Nous sommes à nouveau confrontés à une « russification » du problème géorgien : quand on évoque la Géorgie, on pense en réalité à la Russie. Plus précisément, à ce que nous aimerions voir en elle. D’où les conclusions hâtives sur le succès de la transition politique d’un régime présidentiel à une démocratie parlementaire.


Car les législatives ne sont que le premier acte. Certes, le pouvoir a, pour la première fois depuis 2003, subi une défaite tangible. Mais il n’est pas brisé. Ce n’est pas un hasard si le président du Parlement, David Bakradze, a insinué que le pouvoir pourrait déclencher une crise parlementaire et de nouvelles élections si les vainqueurs du dernier scrutin ne se comportaient pas de façon constructive.


Le rôle du Parlement en sort renforcé. Mais pour le moment, le président conserve le pouvoir de présenter la candidature du Premier ministre. Et l’on peut douter qu’Ivanichvili soit le candidat en question. Concernant le « Ianoukovitch géorgien », le milliardaire doit encore, afin de mériter son surnom (emprunté au président ukrainien), résoudre le problème de sa propre citoyenneté. Jusqu’à présent, il possède un passeport français et non géorgien. Le Rêve géorgien [parti d’Ivanichvili] ne possède pas d’idéologie cohérente ni de programme, que ce soit en politique étrangère ou intérieure. L’argent constitue une ressource fiable mais insuffisante. Une ligne idéogoique est nécessaire. Pour le moment, une campagne présidentielle anticipée et l’accélération des réformes politiques semblent l’éventualité la plus apte à consolider une opposition extrêmement disparate.


À cet égard, la thèse du changement politique en Géorgie, tout comme l’évocation d’un glissement géopolitique, semblent prématurées. Il faut être conscient qu’en annonçant son passage dans l’opposition, Saakachvili ne s’adressait pas tant aux Géorgiens qu’aux observateurs étrangers. Tout simplement parce que les véritables leviers ne sont pas encore en possession des « rêveurs ».


Un dernier point, non des moindres : imaginons que les déclarations du président géorgien sur le transfert du pouvoir soient mises en œuvre dans un avenir proche. Cela ne signifiera pas que Moscou et Tbilissi se tendront brusquement la main. La logique de l’opposant et celle du chef de l’État en exercice sont deux choses différentes. L’expérience moldave avec Vladimir Voronine, et l’histoire ukrainienne avec Viktor Ianoukovitch ou même Leonid Koutchma, l’ont montré par le passé. On peut rappeler encore la frustration ressentie concernant « nos amis » Edouard Chevardnadze, Heïdar Aliyev, ou Algirdas Brazauskas. N’importe quel dirigeant géorgien défendra avant tout les intérêts nationaux tels qu’il les comprend.


Oui, un réchauffement des relations avec la Russie est possible, mais pas au-delà des limites qui existent actuellement, et dont la description nécessiterait non pas un article, mais un livre tout entier.


Sergueï Markedonov est un collaborateur invité du programme Russie et Eurasie du Centre d’études stratégiques et internationales, basé à Washington.


Article publié le 08 octobre 2012 dans le journal Vedomosti.

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