Plus de raison que de sentiments

Fait important : ce soutien aux révolutions dans le monde arabe n’est pas un choix délibéré des États-Unis et de l’Europe, et la tentative de s’adapter à la vague de changements est due à l’instinct idéologique cité plus haut afin d’éviter de se trou

Fait important : ce soutien aux révolutions dans le monde arabe n’est pas un choix délibéré des États-Unis et de l’Europe, et la tentative de s’adapter à la vague de changements est due à l’instinct idéologique cité plus haut afin d’éviter de se trou

Il y a environ sept ans, lorsque l’Irak, libérée de Saddam Hussein par l’occupation américaine, a sombré dans le chaos de la violence et du terrorisme, j’ai eu l’occasion d’assister à une discussion remarquable durant une conférence internationale. Un expert américain, représentant l’un des centres d’analyse plutôt conservateurs, a très sérieusement dit à un collègue russe : « Oui, je dois reconnaître que les spécialistes russes ont mieux calculé les conséquences d’une intervention en Irak ». Le Russe a avalé de travers tellement il était surpris : « Spécialistes ?! Chez nous, n’importe quel enfant aurait pu vous dire comment se terminerait cette aventure ! ».

Aujourd’hui, les évènements semblent quelque peu se répéter. Il y a deux ans, au début du « printemps arabe », beaucoup de Russes ne savaient pas comment se positionner par rapport au discours occidental. De nombreux adeptes russes des théories du complot ont imaginé des explications de plus en plus farfelues sur ce qu’il se passait. Presque personne ne croyait que l’Occident pouvait sérieusement attendre que le soi-disant renouveau politique dans les pays arabes soit similaire aux « révolutions de velours » de 1989 en Europe de l’Est.

La majorité des experts russes savait que si la démocratie prenait vraiment racine au Proche-Orient, elle aurait un caractère anti-israélien et anti-occidental. Et les principaux bénéficiaires de la chute des régimes laïques autoritaires seraient les islamistes, quel que soit leur degré de radicalité.

On fait souvent référence au conflitafghan des années 80, durant lequel les Nations unies avaient soutenu les moudjahidines contre l’Union soviétique, avant qu’ils ne fondent al-Qaida et retournent leurs armes contre leurs anciens protecteurs. Ce parallèle est symbolique. En Afghanistan, ce soutien avait été bien réfléchi : l’objectif de causer des dommages au communisme et à l’URSS était tellement prioritaire qu’on n’avait pas pris en compte toutes les conséquences possibles. De plus, il était impossible de prévoir à l’époque que l’islam renforcerait à ce point ses positions politiques après la fin de la confrontation Est-Ouest.

Aujourd’hui, peu de gens croient encore au vecteur de développement : l’antiaméricanisme dans le monde arabe, et de manière plus large dans le monde musulman, est un phénomène généralisé, en particulier dans les masses populaires qui constituent la base de l’électorat. D’autant plus que la confrontation culturelle et religieuse, qui a débuté au tout début de la campagne contre le terrorisme, a eu des conséquences importantes. Pour chaque islamiste radical, par exemple, il existe un pasteur complètement dingue comme Terry Jones, qui a brûlé le coran en public en jouissant ouvertement des fruits de sa provocation et de l’immunité que lui confère le premier amendement.

Fait important : ce soutien aux révolutions dans le monde arabe n’est pas un choix délibéré des États-Unis et de l’Europe, et la tentative de s’adapter à la vague de changements est due à l’instinct idéologique cité plus haut afin d’éviter de se trouver du « mauvais côté de l’histoire ».

En fin de compte, c’est la confusion qui règne. En Libye et en Syrie, (mais aussi en Égypte et au Yémen), l’Occident est du côté de ceux qui étaient souvent des sympathisants des terroristes du 11 septembre, voire leurs complices. Non seulement ils ne ressentent aucune reconnaissance pour l’aide apportée afin de renverser leurs tyrans, mais en plus ils continuent leur lutte contre les ennemis de toujours, et en particulier les États-Unis et Israël. De plus, les Américains et les Européens ont déjà assez à faire avec leurs extrémistes, qui considèrent que se moquer du prophète Mahomet n’est pas une provocation idiote mais un moyen d’affirmer des valeurs libérales. Le cercle se referme donc.

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Dans une récente interview à la chaîne Russia Today, Vladimir Poutine a critiqué la politique de l’Occident dans la crise syrienne en soulignant qu’on pouvait tout autant « ouvrir les portes de Guantanamo et envoyer tous les prisonniers combattre en Syrie. C’est en effet un peu comparable ». Le président russe a choisi le sarcasme, mais son raisonnement n’est pas mauvais. Il est d’ailleurs déjà devenu impossible de comprendre qui combat avec qui et de définir des camps distincts.

Poutine a réagi à l’assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi en évitant les réflexions et les arguments du type « nous vous avions prévenu ». Il a cependant rappelé la nécessité de collaborer dans la lutte contre l’extrémisme, ainsi que l’importance d’entretenir des relations claires avec tous les courants religieux. Pour la Russie, cette question est essentielle : le pays est pluriconfessionnel et pluriethnique, et serait donc particulièrement vulnérable en cas de dégradation des relations. L’attitude envers le « printemps arabe », et en particulier les épisodes clairement influencés par des forces extérieures (comme en Libye et en Syrie), est définie par la compréhension du niveau de dangerosité de cette balance fragile.

Par exemple, la décision de Moscou de soutenir le gouvernement officiel de Damas paraît souvent surprenante (pourquoi se cramponner à un dictateur condamné d’avance ?) et divise beaucoup de musulmans de Russie (ennuyés que leur pays se soit mis à dos pratiquement tout le monde arabe à cause de Bachar el-Assad). Il est toutefois compliqué de s’immiscer dans ce contexte, notamment au vu des derniers évènements. Intervenir dans des conflits internes sanglants en choisissant un des camps n’apporte jamais de résultats positifs. Ce genre de politiques empire généralement la situation, et ceux qui s’immiscent compromettent le développement de ces pays.

La Russie possède un « avantage » : en cas de scénario défavorable, elle peut simplement se retirer du Proche-Orient. Cette décision serait triste et déplaisante compte tenu du rôle qu’a joué l’Union soviétique dans la région jusqu’à seulement 20 ans auparavant. Mais ce ne serait pas une catastrophe pour Moscou : elle ne prétend pas au rôle de superpuissance mondiale et se concentre de plus en plus sur son voisinage direct qui est déjà énorme, à savoir toute l’Eurasie. Ni l’Amérique, qui souhaite conserver son leadership mondial, ni l’Europe, qui se trouve dans le voisinage direct, ne peuvent se permettre de quitter cette région explosive. Mais que peuvent-ils bien faire ?

La démocratie a toujours été considérée comme une forme de gouvernance assurant automatiquement une orientation plus pro-occidentale. Si les mécanismes démocratiques de changement de pouvoir, soutenus par la majorité des musulmans, étaient orientés par d’autres valeurs (ni pro-occidentales, ni libérales), cela entraînerait une situation plutôt inhabituelle. La position de la Russie est assez simple : en cas de hausse de l’incertitude, tout politique interventionniste, quelle qu’en soit sa motivation, serait lourde de conséquences.

Malgré les intérêts commerciaux et géopolitiques qu’elle a au Proche-Orient, la Russie souhaite avant tout éviter les troubles inutiles, et encore plus les conflits de civilisations ou de religions. Et pour cela, elle est prête à coopérer avec toutes les forces rationnelles qui sont motivées non pas par des pensées idéologiques, même si elles sont traditionnalistes et libérales, mais par un sentiment d’autoconservation.

Fiodor Loukianov est le rédacteur du magazine Russia in Global Affairs.

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