Le marché pharmaceutique russe envahi par des étrangers

Le marché russe des médicaments compte parmi les plus grands au monde, occupant le huitième rang en matière de ventes en valeur et le troisième en termes de croissance. Crédit : Maixme Bogodvid / RIA Novosti

Le marché russe des médicaments compte parmi les plus grands au monde, occupant le huitième rang en matière de ventes en valeur et le troisième en termes de croissance. Crédit : Maixme Bogodvid / RIA Novosti

La part des compagnies étrangères sur le marché pharmaceutique russe pourrait augmenter suite à l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce. Les experts prédisent un nouveau rebond d’ici 2014.

L’adhésion de la Russie à l’OMC permettra de lever les barrières administratives qui embarrassent encore aujourd’hui les entreprises étrangères désireuses de s’installer sur le marché russe, estiment les analystes de Cegedim Strategic Data, leader dans le domaine des études de marché dédiées à l'industrie de la santé. Selon le directeur de la compagnie, David Melik-Gousseïnov, il sera désormais plus facile pour les PME étrangères d’accéder au marché russe, car suite à l’adhésion, l’État réduira ses droits à l’implantation (de 15% actuellement à 5%) et sera contraint de rendre son marché plus transparent.

L’expansion rapide des producteurs étrangers est également attendue par l’Association des fabricants russes de produits pharmaceutiques, cette dernière ne cachant pas sa perplexité face à une telle perspective. « L’adhésion de la Russie à l’OMC profitera à des importateurs et non pas aux producteurs locaux », indique le directeur en chef de l’Association, Viktor Dmitriev.

Par ailleurs, les experts du DSM Group, une des principales agences de marketing du pays, estiment que, d’ici deux ans, le marché des médicaments pourrait connaître une nouvelle poussée de la demande sur les produits pharmaceutiques étrangères. Ce scénario est envisageable en cas d’adoption d’une loi sur l’assurance-médicaments obligatoire, à présent activement discutée au sein du ministère russe de la Santé publique.

Cependant, toutes ces attentes positives risquent de ne pas être comblées. Il est fort probable que l’État réagira à l’expansion des producteurs étrangers en introduisant des mesures protectionnistes en matière d’achats publics. L’Association des fabricants russes de produits pharmaceutiques a notamment fait plusieurs déclarations publiques prônant l’introduction de mesures spéciales visant à protéger les intérêts des entreprises locales.

Une santé importée


Le marché russe des médicaments compte parmi les plus grands au monde, occupant le huitième rang en matière de ventes en valeur et le troisième en termes de croissance. En 2011, les Russes ont acheté des médicaments pour un montant de 28 milliards de dollars, ce qui représente une croissance de 12% par rapport à l’année 2010.

Les sociétés étrangères occupent actuellement 80% du marché pharmaceutique russe. Parmi les leaders figurent le français Sanofi, le suisse Novartis, le scandinave Nycomed, l’allemand Bayer AG, l’italien Berlin-Chemie/Menarini, l’hongrois Gedeon Richter et autres. Une seule compagnie russe - Farmstandart - figure au Top 20 des leaders du marché.

Les géants étrangers (tels que Gedeon Richter, Sanofi, ou encore le slovène KRKA, le français Servier, le russo-allemand STADA CIS et le polonais Polpharma) ont déjà lancé leur propres lignes de production en Russie, comprenant d’anciennes usines réaménagées et celles récemment construites dans le cadre de clusters de production pharmaceutique. Et il semble que cette tendance ne cesse pas de prendre de l’ampleur.

Ainsi, les sociétés Berlin-Chemie, Novo Nordisk (Norvège) et Galenica (Grèce) ont exprimé leur intention de mettre en place une production locale dans le cadre du cluster de production pharmaceutique de la ville de Kalouga (sud-ouest de Moscou). Nycomed a déjà lancé la construction d’une usine au sein du cluster d’Iaroslavl, qui a également attiré la compagnie Teva (Israël), qui envisage d’investir 50 millions de dollars dans le projet. NOVARTIS, basé à Saint-Pétersbourg, se prépare à lancer sur son usine un cycle complet de production. Le suédois AstraZeneca investira près de 150 millions de dollars dans la mise en œuvre d’une usine produisant des médicaments pour le traitement des maladies cardiaques, respiratoires, mentales, du cancer et autres.

L’invincible Arbidol


Les ventes au détail représentent actuellement près de la moitié des revenus des fabricants de médicaments en Russie, et c’est ce secteur qui montre la croissance la plus dynamique. Sur le marché de détail, le russe Farmstandart est le numéro un absolu, effectuant 4,8% de toutes les ventes. Il est à noter que le médicament le plus vendu par cette société russe est Arbidol, remède contre la grippe devenu légendaire dans le pays. Les concurrents de Farmstandart estiment que ce médicament, qui représente un tiers des ventes du groupe, est promu par le ministère de la Santé. Même Vladimir Poutine, à l'époque où il occupait le poste de premier ministre, a souligné la nécessité de produire ce médicament en quantité suffisante pour tous les Russes. Cette déclaration a apparemment été perçue comme un ordre - l’armée russe a dépensé durant la période comprise entre janvier et août 2012 près d’un milliard de dollars pour l'achat d’Arbidol et ce uniquement pour le district militaire de l’Ouest.

Grâce à la popularité d’Arbidol et à une forte demande sur les médicaments bon marché et simples, les producteurs russes préservent leur leadership en termes de ventes, compte tenu de la quantité de boites vendues. Les sociétés étrangères mènent la course en termes de valeur.

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Le deuxième rang du classement des sociétés pharmaceutiques les plus réussies revient au français Sanofi et à ses tubes, Essentiale et No-Spa. La troisième place est toujours occupée par l’italien Berlin-Chemie. Parmi les leaders figurent également l’allemand STADA Arzneimittel AG, qui a montré l’année dernière la croissance la plus rapide des ventes parmi les grands acteurs du marché, ainsi que Novartis, dont Otrivin (croissance des ventes de 90%) et Sinecod (+63%) sont également très populaires.

Selon les experts, c’est le secteur des ventes au détail qui se présente comme le plus prometteur pour les sociétés étrangères. « Suite à l’adhésion de la Russie à l’OMC, le marché deviendra plus transparent et compréhensible », indique le directeur de Cegedim Strategic Data David Melik-Gousseinov. « Cest là que nous voyons apparaître des grandes opportunités pour les entreprises étrangères. Bien évidemment, les grandes sociétés de production de médicaments y sont déjà présentes. Mais, il y a également beaucoup de petits producteurs qui souhaiteraient travailler en Russie. Pour l’instant, leurs capacités financières et volumes de ventes ne leur permettant pas d'accéder au marché russe se heurtant contre une série d'obstacles réels ».

89% contre 11%


Les étrangers sont par ailleurs en tête dans le secteur des achats publics, les entreprises russes ne produisant pas certains médicaments cruciaux, notamment les remèdes anti-tumeur et les vaccins pour prévenir l'infection par le VIH. Les achats publics représentent un tiers de tous les revenus du marché des médicaments, soit 7,5 milliards de dollars. Encore 4,5 milliards sont débloqués par l’État pour les achats de médicaments destinés aux hôpitaux publics. La croissance de ce secteur est la plus faible, car l’État cherche à minimiser les dépenses en développant le système d'appels d’offres.

Les trois leaders du classement des producteurs participant au programme des achats publics conservent leurs positions depuis deux ans. Ce sont F.HOFFMANN-LA ROCHE LTD (Suisse), Novartis et Janssen Pharmaceutica N.V. (appartient à Johnson&Johnson). Parmi les producteurs locaux, c’est F-Sintez qui est le plus réussi. Grâce à ses analogues des médicaments Buserelin et Octreotide, la société a réalisé l'année près de 800.000 dollars de recettes. 

Question de politique


Par ailleurs, le chef de l’agence de recherche DSM Group, Sergueï Chouliak, estime que la croissance de la demande en médicaments, prévue d’ici 2014, n’influencera pas les importations. Bien que la production en Russie soit plus chère qu’en Europe, sans parler de l’Inde ou de la Chine, les sociétés étrangères seront obligées de construire des usines sur le territoire du pays pour y poursuivre leurs affaires.

Les producteurs craignent que la Russie n’introduise des préférences dans le système des achats publics. Par exemple, Moscou pourrait interdire la participation aux appels d’offres publics aux compagnies qui ne produisent pas leurs médicaments sur son sol. Les règles de l’OMC n’interdisent pas de telles actions, ne limitant les mesures protectionnistes que dans le domaine des opérations de marché.

L’Association des fabricants russes de produits pharmaceutiques avait auparavant appelé l’État à introduire ce genre de préférences. Le PDG de l’organisation Viktor Dmitriev a expliqué cette position : « L’adhésion de la Russie à l’OMC doit être accompagnée de mesures de soutien aux producteurs locaux. Notre industrie pharmaceutique a besoin d’une politique industrielle claire et fondée sur la législation fédérale (…) qui donnera la priorité aux producteurs locaux participant aux achats publics et proposera des mécanismes efficaces de protection des entreprises russes contre le dumping et les importations massives ou subventionnées ».

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