Toujours en quête d’une identité

Image de Natalia Mikhaïlenko

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Après plus de 100 jours de présidence, Vladimir Poutine n’a toujours pas proposé de thème pour le développement de la Russie.

Les pays, comme les personnes, souffrent parfois de crises identitaires, que je définirais comme une incapacité à saisir pleinement leur raison d’être universelle (ce que l’on appelle en Russie « l’idée nationale »), leurs véritables valeurs et aspirations et, plus essentiellement encore, leur vision du futur. La crise identitaire suppose souvent aussi un large fossé entre les citoyens ordinaires et les dirigeants, ainsi qu’un malaise entre différents groupes sociaux.

Nous avons toutes les raisons de croire qu’après plus de 100 jours de la troisième présidence de Vladimir Poutine, la Russie est plongée dans une sorte de crise identitaire. La situation était différente il y a quatre ans, quand un jeune et dynamique Dmitri Medvedev a commencé à promouvoir son programme de modernisation. Pas de doute aujourd’hui, les tentatives de Medvedev pour réformer le modèle économique vétuste et le système politique autoritaire de la Russie n’ont pas eu beaucoup de succès. Néanmoins, ses efforts, et surtout sa rhétorique rafraîchissante, ont favorisé la formation de l’image d’une Russie désireuse de devenir un meilleur pays pour ses citoyens, et cette image a été bien accueillie en Russie et dans le monde entier.

Medvedev n’est plus président, mais il est toujours dans les parages et prétend encore être un modernisateur. Actuellement, il dirige un cabinet rempli de jeunes technocrates aux qualifications libérales certaines. Mais depuis le début, l’équipe de Medvedev a été étrangement silencieuse, et son impact sur la situation à l’intérieur du pays n’est pas très clair. La dernière nouvelle que j’ai entendue, personnellement, au sujet du cabinet, est que le gouvernement a dépensé 547 500 euros pour décorer et meubler les bureaux des jeunes modernisateurs.

De son coté, depuis son inauguration en mai, le président Poutine n’a fait aucune tentative pour formuler une vision stratégique cohérente de l’avenir du pays. Après avoir rejeté tacitement l’idée de « modernisation » de son prédécesseur et complètement épuisé sa propre promesse de « stabilité » (un terme qu’il a eu du mal à définir pendant sa campagne présidentielle), Poutine n’a littéralement rien proposé en échange. Les problèmes du pays sont réels : l’économie est encore, de façon humiliante, dépendante des prix du pétrole et la corruption est devenue incontrôlable.

Mais les officiels russes ont passé l’été à compter, comme des enfants, les médailles remportées et perdues par la Russie aux JO de Londres. Il semble que l’unique « idée nationale » que la classe politique russe soit capable de formuler serait de gagner la course à l’or aux JO d’hiver de Sotchi en 2014. Tiens, d’ailleurs, les Jeux Olympiques de Sotchi sont en train de devenir l’évènement sportif le plus cher de l’histoire. Ne demandez pas où va tout cet argent (34 milliards d’euros).

Et puis il y a eu la sentence des Pussy Riot. C’est grave qu’une perturbation mineure de l’ordre public ait pris les proportions d’un scandale politique et culturel majeur dans l’histoire de la Russie contemporaine, le tout à cause d’une mesquine soif de vengeance des leaders politiques et, pire encore, religieux. Ce n’est pas bon non plus qu’à l’époque où l’unité devrait devenir la véritable « idée nationale » russe, un facteur de division (créé ex nihilo) coupe le pays en deux idéologiquement, comme la Russie en manquait. Pire encore, en provoquant contestations et condamnations partout dans le monde, la Russie a perdu, une fois de plus, une occasion pour définir d’elle-même son identité. Ce sera fait par d’autres désormais, et le Kremlin risque de ne pas aimer le résultat.

Il est vrai que pour l’instant la crise identitaire n’a pas tué un seul individu. Pas plus qu’il n’y a de précédent dans l’histoire d’un pays qui se serait écroulé sous le poids d’une telle crise. Certes. Toutefois, il ne faut pas prendre les crises identitaires à la légère, pour une simple raison : elles sont souvent suivies d’autres crises qui, elles, sont beaucoup plus nuisibles.

Eugene Ivanov est un commentateur politique.

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