Shtokman : le grand renoncement

Jamais un gazoduc sous-marin d’une telle longueur n’a été construit en milieu polaire. Source : Service de presse

Jamais un gazoduc sous-marin d’une telle longueur n’a été construit en milieu polaire. Source : Service de presse

Gazprom gèle le développement du gisement gazier géant pour au moins deux ans. Le géant d’Etat, qui détient la licence et 51% de la société de développement, pourrait entre temps changer de partenaires, qui étaient jusqu’ici le français Total (25%) et le norvégien Statoil (24%).

« Toutes les parties ont conclu que le coût de développement est trop élevé à l’heure actuelle », a indiqué Vsevolod Tcherepanov, directeur du département production de Gazprom. Gazprom a décidé d’attendre 2014 pour réfléchir de nouveau à une décision d’investissement. Le projet a connu de nombreux retards dans le passé, mais la décision du 29 août scelle le sort du projet tel qu’il a été monté en 2007 par les trois groupes. Au début du mois d’août, Statoil avait déjà rendu à Gazprom sa part de 24% et passé les 336 millions de dollars déjà dépensés dans le projet par « pertes et profits ». Gazprom n’est pas tenu de rembourser cette somme au groupe norvégien. Quant à Total, une réunion le 4 septembre entre coactionnaires devrait clarifier sa position.

Shtokman a été découvert en 1988. Il contient pas loin de 4000 milliards de m3 de gaz naturel, soit 2% des réserves mondiales et de quoi satisfaire la production globale pendant toute une année. Le problème, c’est qu’il est situé à plus de 550km des côtes, en zone Arctique. Jamais un gazoduc sous-marin d’une telle longueur n’a été construit en milieu polaire. La distance par rapport aux côtes interdit aussi la rotation du personnel par hélicoptère, ce qui pose des problèmes organisationnels supplémentaires.

Ces différents facteurs portent à priori le coût de développement au-delà des 30 milliards de dollars. « Le gaz qui aurait pu être extrait à Shtokman n’est pas concurrentiel dans les conditions actuelles », explique Mikhaïl Kroutikhine, un expert du secteur qui avait déjà prédit l’échec de Shtokman il y a plusieurs années.

Les conséquences de la décision se feront sentir non seulement sur le marché européen, mais aussi  sur le marché américain. Moscou pourrait décider de corriger sa politique énergétique, et en corollaire, ses orientations de politique étrangère. Le projet de développement de Shtokman avait démarré sous les auspices d’une explosion de la demande américaine pour le gaz naturel liquéfié (GNL) au cours des années 2000. Le gaz de Shtokman était au départ prévu pour être livré sur le continent américain et Gazprom cherchait alors en priorité des partenaires transatlantiques pour l’aider à monter ce projet complexe et coûteux.

Mais la donne a radicalement changé sur le marché américain avec l’apparition d’une abondante offre de gaz de schiste, qui provoqué un effondrement des prix jusqu’à 90 dollars les mille m3 aujourd’hui. Or, en parallèle, le coût de Shtokman ne cessait d’augmenter, portant le seuil de rentabilité du projet au dessus des 300 dollars les mille m3. D’où l’invitation lancée par Gazprom à plusieurs compagnies européennes, et saisie par Total, puis par Statoil, qui possèdent tous deux une large expérience dans le développement de gisements en haute mer.

Malheureusement, le projet est allé de désillusions en désillusions après l’entrée des deux groupes dans le projet en 2007. A l’époque, l’invitation de groupes étrangers dans ce gigantesque projet avait été interprétée comme le signe que la Russie cessait sa politique de « nationalisme pétrolier » consistant à mettre des bâtons dans les roues à tous les investisseurs étrangers dans l’énergie. Le bouleversement de la donne sur le marché mondial du gaz a forcé Gazprom à changer ses priorités. « Les sommes destinée à Shtokman seront réinvesties dans d’autres projets plus urgents comme le gazoduc South Stream [vers l’Europe du Sud] », confie une source dans l’industrie énergétique.

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