Valentin Pachine : « La Russie a besoin de chantiers navals civils »

Valentin Pachine : « Nous pensons que rien que par le renforcement de la position du pays sur le marché intérieur, nous pouvons augmenter la part de la Russie dans l'industrie mondiale de 0,5% actuellement à 2%". Crédit photo : PhotoXPress

Valentin Pachine : « Nous pensons que rien que par le renforcement de la position du pays sur le marché intérieur, nous pouvons augmenter la part de la Russie dans l'industrie mondiale de 0,5% actuellement à 2%". Crédit photo : PhotoXPress

L'académicien et spécialiste des constructions navales Valentin Pachine évoque la compétition avec l'Occident, l'inadaptation du Mistral français aux conditions russes et l'extraction de minerai dans le Pacifique.

 L'État prévoit de dépenser dans la Marine de guerre près de 5 milliards de roubles (125 millions d'euros) d'ici 2020. Une question se pose : dans quels buts et pour quels navires spécifiques? Les militaires et fonctionnaires du gouvernement donnent des explications assez vagues. Le seul centre scientifique en Russie capable de dire quels navires sont nécessaires à la flotte est l'Institut de recherche Krylov de Saint-Pétersbourg. Le directeur scientifique de l'Institut, l'académicien Valentin Pachine, estime que la marine commande des navires trop différents les uns des autres, ce qui cause des retards constants dans les programmes de construction navale. Selon lui, un secteur de la construction navale civile à grande échelle doit être créé en Russie à partir de zéro.

On estime que, bien que conservant un niveau relativement élevé de compétitivité dans le secteur militaire, notre pays n'a pour des raisons objectives aucune chance dans le secteur de la construction navale commerciale. Faut-il s'occuper de ce problème, comme le suggèrent les nombreuses stratégies de développement du secteur et de la Corporation unie de construction navale ?


Valentin Pachine : Ce n'est pas le cas. La Russie a des chances sérieuses dans le secteur de la construction de navires high-tech de type brise-glace. Avec le développement de la Route maritime du Nord - qui pourrait devenir un itinéraire mondial très fréquenté - ces navires passeront du statut de produits exotiques à celui d'appareils de construction massive. Mais il faut bien sûr une modernisation d'envergure de la filière. Nous devons construire des chantiers navals purement civils. Aujourd'hui nous avons peu de chantiers navals. Beaucoup, peut-être même trop, d'usines de construction et peu de chantiers navals. Les usines sont principalement à usage mixte, mais avec une tendance militaire considérable. Les chantiers navals purement civils se comptent sur les doigts de la main : il y a celui de Vyborg, les usines d'Astrakhan et les petites usines des anciens ministères de la Pêche, de la Flotte maritime et de la Flotte fluviale. Dans le même temps, la Russie ne possède plus de chantiers navals et d'usines de construction de navires de gros tonnage. Toutes les anciennes entreprises soviétiques de ce type sont restées en Ukraine. Actuellement on a décidé de construire trois chantiers navals purement civils, deux en Extrême-Orient et l'autre sur l'île de Kotline, mais le processus est plus lent que prévu. Et pendant ce temps, les commandes que la Russie pourrait réaliser sont passées à l'étranger.

Pourquoi est-il si important de posséder des chantiers navals civils ?


V.P.: L'économie de la production civile est très différente de l'économie de la construction navale militaire. Une usine militaire - c'est précisément une usine, pas un chantier naval, - possède d'autres moyens logistiques, un personnel différent, et d'autres compétences, on y trouve beaucoup d'équipements mécaniques. Mais le principal est que l'usine militaire fixe ses objectifs de façon très différente. Le chef de l'usine militaire doit prouver à l'organe qui passe commande que la quantité de travail pour un produit donné est fondée. Et le prix dépend de ce travail. Une complexité du travail supérieure engendre un prix plus élevé, et plus de profits.

Dans l'industrie de construction navale civile et commerciale, c'est l'inverse. Le prix ​​est constant, et les bénéfices ne peuvent être augmentés qu'en réduisant  le prix de revient, c'est-à-dire la quantité de travail. Les perspectives commerciales de la production civile dans les usines de construction navale militaire n'existent que tant qu'elle est indirectement subventionnée par d'autres commandes. Beaucoup de nos usines se sont lancées dans des projets civils dans une situation désespérée, en l'absence totale de commandes: il fallait prendre n'importe quelle commande, à n'importe quel prix, et quelle que soit la rentabilité. Ainsi, lorsque ministre de la Défense Anatoli Serdioukov a déclaré que les constructeurs et différents fabricants intégreraient dans les coûts les programmes sociaux et les subventions pour leurs projets non rentables, il a eu en grande partie raison.

Que faut-il faire pour réaliser une percée dans le secteur civil ?


V.P.: Il est nécessaire de moderniser la production. Il faut des cales sèches, des grues lourdes, travailler avec des plaques grand format. Mais ceci est tout d'abord nécessaire afin de construire des navires de gros tonnage. Il ne faut en outre pas s'attendre à une réduction significative de la quantité de travail, du coût et des délais de construction. Nous avons besoin de diviser par 3 ou 4 fois la quantité de travail et au moins par deux la durée de construction. Nous devons passer à une technologie radicalement nouvelle d'assemblage et de montage de précision. Et bien sûr, il est inacceptable que seuls 30-40% du personnel soit impliqué dans la production, chose qui se produit aujourd'hui dans les usines de construction de navires militaires.

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Il faudra certainement d'importants investissements ?

V.P.: L'argent a été alloué. L'État a réalisé les investissements nécessaires pour une modernisation d'envergure de l'industrie, et en ce sens, le gouvernement, l'État a fait son travail. Aujourd'hui il faut de la volonté, la compréhension de la question, c'est-à-dire une compétence professionnelle élémentaire au niveau de l'entreprise et de la filière. L'argent a été alloué dans le cadre du programme « Développement de l'équipement maritime civil jusqu'en 2016 » et le programme « Développement du complexe militaro-industriel ». Rien que dans le cadre du programme civil, on a alloué à la R & D environ 60 milliards de roubles (1,5 milliard d'euros) et environ 30 milliards de roubles d'investissement. Aujourd'hui, le problème du sous-financement appartient au passé.

En cas de réalisation réussie de toutes les mesures prévues, quelle pourrait être la part de la Russie sur le marché mondial de la construction de navires ?


V.P.: Nous pensons que rien que par le renforcement de la position du pays sur le marché intérieur, nous pouvons augmenter la part de la Russie dans l'industrie mondiale de 0,5% actuellement à 2%. Notez que cet objectif est tout à fait réaliste.

Vous parlez des brise-glaces comme de notre avantage concurrentiel. Mais les Français ou les Norvégiens ne maîtrisent-ils pas eux aussi ces technologies ?


V.P.: Pour être honnête, à part la Russie, personne ne possède la technologie de brise-glace au niveau nécessaire. À l'Institut de recherche Krylov, nous recevons des commandes d'études des Français, des Norvégiens, des Chinois et des Coréens pour des navires de type brise-glace. Soit dit en passant, nous sommes en désaccord avec les Français concernant le gisement Shtokman. À l'Institut de recherche Krylov, nous avons montré qu'il existe une option beaucoup moins chère de construction des infrastructures côtières en comparaison avec ce que propose « Shtokman Development », dont le français Total est actionnaire.

Est-il vrai que le navire de commandement français Mistral acheté par la Russie a une très mauvaise navigabilité et qu'il est très difficile de l'adapter à la glace ou tout simplement aux conditions de froid?


V.P.: Sur la navigabilité je ne peux rien dire, nous n'avons pas testé le modèle chez nous. La base expérimentale des Français pour tester la navigabilité est beaucoup plus faible que la nôtre, nous avons même réalisé pour eux des tests, notamment sur le porte-avions Charles de Gaulle. Mais je ne pense pas qu'ils n'ont pas pu beaucoup se tromper. Cependant, concernant la navigation dans les glaces, dans sa forme actuelle le Mistral n'est absolument pas adapté à la navigation dans des conditions glaciales. Et nous avons des doutes précis. Dans l'Extrême-Orient, le navire est bien sûr incapable de naviguer, mais la question est de savoir quelles seront ses limitations en conditions de mer glacée. En principe, on peut se limiter à la navigation pendant trois ou quatre mois, et le reste du temps ne pas utiliser le navire.

Comment évaluez-vous les progrès de la construction de navires pour les pays importants pour la Russie que sont la Chine et l'Inde ?


V.P.: L'Inde et surtout la Chine montent en puissance, c'est un fait évident. Les États-Unis ont d'ores et déjà changé les priorités de leur présence navale, en mettant l'accent sur l'Asie. D'ici 2050, la Chine veut créer une puissante flotte océanique, en mesure de réaliser des missions dans n'importe quel endroit de l'océan. Prétendant au rôle de leader dans l'océan Indien, l'Inde crée une flotte puissante avec des porte-avions, des sous-marins nucléaires et non nucléaires, des navires de débarquement et de l'aviation navale.



Texte abrégé. Article original disponible sur le site de Vedomosti.

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