Les couleurs de Ferapontovo

Source : Service de presse

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Ferapontovo abrite l'un des sanctuaires les plus respectés de la Russie ancienne.

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 « Pour l'entendre, il faut se tenir bien au centre, sous la coupole, de cette manière, cela ne peut pas rater », expliquent deux gamins crasseux en tripotant leurs casquettes graisseuses et abîmées.

« Et qui doit-on entendre ? »

« Comment ça, qui ? répond Serioja. Dieu ! »

Comme d'autres nombreux  enfants du village de Ferapontovo, Serioja et son frère Valera, parcourent presque 5 kilomètres chaque matin pour se rendre à l'école, traversant champ de pissenlit et pinède. De la fenêtre de leur maison, on devine deux lacs bordés de galets et une grande colline où s'élève un monastère. Tous les pèlerins ou touristes qui visitent la région de Vologodski ne découvrent pas Ferapontovo, loin de là. En général, les visiteurs s'intéressent d'abord au célèbre monastère Kirillo-Belozerski, aux sources de Vologodski et aspirent au repos dans différents sanatoriums. Néanmoins, le monastère de Ferapontov attire les véritables amateurs d'art beaucoup plus que d'autres curiosités de la région de Vologodski : en effet,  il abrite les fresques du célèbre peintre d'icônes Dionissi, contemporain de Raphaël, Leonard de Vinci et Dürer.

Dans le village de Ferapontovo, la fête bat son plein : c'est le jour du solstice d'été. En ce jour particulier, on se procure de l'alcool importé (de Vologda) dans le seul magasin du village. Les hommes jouent de l'accordéon, les femmes achètent avec enthousiasme des sucreries en forme de coqs. Les enfants, quant à eux, escaladent un poteau à l'aide de gants en caoutchouc : celui qui touche sa cime gagne une paire de bottes !

Dans le monastère, tout est calme. De jeunes étudiants en architecture viennent d'arriver pour aider à restaurer les fresques de Dionissi. Serioja et Valera  portent des bottes en caoutchouc et longent les rives du lac. Les deux garçonnets ramassent les déchets et regardent avec attention les petits graviers multicolores : c'est grâce à eux que le peintre d'icônes créait les couleurs. La première cathédrale en bois de la Nativité de la Vierge a été construite au sein du monastère en 1409. En 1490, des architectes de Rostov l’ont remplacée par une construction de pierre. Grâce aux fresques de Dionissi que recèle la cathédrale, le monastère de Ferapontov a été classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2000.

Il y a 500 ans, l’artiste et ses fils ont commencé à peindre les murs de 300 compositions étendues sur 600 mètres carrés. Le nouveau siècle approchant, la Russie ancienne se préparait à la fin des temps. D’après l'ancienne chronologie, celle-ci devait avoir lieu au bout de sept mille ans.

« Baisse ta tête, il va en en toucher le sommet... », essaye d'apprendre aux étudiants moscovite Valera.

« Est-ce qu’il gagnera une paire de chaussures ? » répondent en plaisantant les apprentis architectes.

Valera se vexe et part en courant tandis que de petits cailloux colorés s'échappent de ses poches. Si on les mélange selon une méthode particulière, on obtiendra de la couleur, comme Dionissi : des nuances douces, translucides et joyeuses. Le fond des lacs de Borodaevski et Paski, non loin, est recouvert de ces galets multicolores.

Pour s'y rendre

Le monastère Ferapontov constitue l'un des lieux saints de Belozerie aux côtés du monastère Kirillovy, de la montagne Tsypinaïa, du désert Nilo-Sorskaïa et de Goritsy. Pour se rendre au village de Ferapontovo, des autobus partent toutes les demi-heures de la gare automobile de la gare automobile de Vologodski. Il est possible de passer la nuit dans l'unique hôtel du village.

Le monastère de Ferapontov est apparu à Beloozero après le monastère Kirillo-Belozerski, au début du XVe siècle, à l’initiative du vénérable Féraponte, proche de Kirill Belozerski. Grâce aux qualités hors du commun du premier supérieur et de ses successeurs, le monastère de Ferapontov est l'un des sanctuaires les plus respectés de la Russie ancienne. S’y rendre en pèlerinage constituait un devoir pour les tsars russes. Toute une série d'éminents personnages religieux fut formée au sein de ces murs. À cette époque, certains membres du clergé tombés en disgrâce après avoir tenté d’acquérir plus de pouvoir au sein du gouvernement y étaient envoyés : ce fut le cas du métropolite Spirodon-Savva et du patriarche Nikon.  Ce dernier a construit dans le monastère une ile artificielle au cœur du lac Borodaevski : la grande croix de bois est toujours visible sur fond de verdure et de roseaux.

Dans le village de Ferapontovo, tous les enfants savent que la croix représente le mât d'un bateau et que le gros bloc de pierre situé  à l’extrémité Ouest de l'île représente un guidon.

« Mais non, c'est un gouvernail, pas un guidon ! » Serioja s'en battrait presque avec son camarade.  Ensemble, ils nagent chaque matin jusqu'à l'île. Les historiens surnomment l'île la « cathédrale-bateau » : sa côte Est forme une demi-lune et ressemble à un autel au centre duquel on trouve un trône et une croix.

Le musée des fresques de Dionissi est apparu au début du XXe siècle en tant que complexe religieux. Jusqu'aux années 1960, seul un gardien veillait sur les monuments.  Le musée Dionissi a depuis obtenu le statut de musée-mémorial historique, architectural et artistique. À l'intérieur de la cathédrale de la Nativité de la Vierge, d'immenses fresques colorées ornent les murs. À travers les murs de briques lézardés qui n'ont pas encore été restaurés, des rayons de soleil éclairent des représentations de Nikolaï Tchoudotvortsy, de la Vierge, des archanges Mikhaïl et Gavriil. Sous la coupole, le visage du Christ apparaît, entaché de trainées de poudre utilisée pour restaurer les œuvres.

« Tu as vu la façon qu’il a de regarder ? Il n'y a qu'avec nous qu'il est bon, explique Sergueï. Je suis allé dans d'autres églises ; là-bas, il est toujours mauvais, et c'est toujours l'apocalypse. » Tant que la fin du monde n’approche pas, on peut encore jouer à chat.

Serioja s'arrête aux portes de l'église, se signe, regarde vers le haut, comme s'il n'était pas dans un musée mais dans une véritable église. Valera, sans se retourner vers son frère, sort à reculons et se prend les pieds dans la perche qui traîne sur la route.

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