Moscou cherche architecte désespérément

Crédit photo : Gazeta.ru

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L’architecte Oleg Chapiro explique à Gazeta.ru pourquoi Moscou n’a toujours pas trouvé son architecte en chef et quelles sont les compétences requises pour ce poste.

Après la démission le 12 juillet de l’architecte en chef Alexandre Kouzmine, à ce poste depuis 16 ans, puis, une semaine après, de son adjoint Oleg Rybine, Moscou attend toujours un remplaçant. Le célèbre architecte moscovite Oleg Chapiro nous explique quelles sera sa mission et comment réaliser le projet grandiose de l’État, la Nouvelle Moscou (ou Grand Moscou, ndlr).

À votre avis, pourquoi la fonction si prestigieuse d’architecte en chef de la capitale est devenue si impopulaire que personne n’en veut ?


Qui est Oleg Chapiro ?

Oleg Chapiro est né en 1962. Il a obtenu son diplôme d’architecte en 1983, puis deux ans plus tard, son doctorat. En 2007, il devient l’un des cofondateurs du bureau d’architecture Wowhaus. Parmi leurs projets : le réaménagement du Parc Gorki, l'Institut des médias, du design et de l'architecture Strelka (dont il fait partie du conseil des curateurs), le cinéma Pionier et le théâtre Praktika.

Je ne voudrais pas remettre en cause tout le système. Je pense plutôt que ces derniers temps, en Russie, cette fonction a connu une nette dévalorisation. L’architecte en chef de la ville est devenu pratiquement une sorte d’adjoint au directeur du Département des constructions. Dans le cas de Moscou, dernièrement, aucun projet ne venait directement de l’architecte en chef : il ne faisait que réaliser les projets émanant de l’association des architectes.

Quelle devrait être la véritable mission de l’architecte en chef ? Quels sont les problèmes à résoudre d’urgence à Moscou ?


Moscou est une énorme agglomération, gérée par plusieurs centres de direction. L’architecte en chef doit être quelqu’un qui englobe tous les paramètres. Il doit être capable de travailler sur le développement de la ville, en tant qu’urbaniste et architecte. D’autre part, il doit fixer les règles de construction et veiller à l’application de ces règles : Qui construit quoi ? Quelle forme prendra le projet ? Respecte-t-il la législation en vigueur ? À Moscou, il bénéficie, certes, d’une grande équipe de spécialistes, mais la difficulté est de tout coordonner.

Oui, mais pour ce qui est des objectifs concrets ? Quels sont les secteurs qu’il faudrait aménager en priorité ?


Ce sont avant tout les sites des énormes usines soviétiques comme l’usine automobile AZLK ou le site de ZIL. À l’époque, c’était le plus gros fabriquant de camions, mais aujourd’hui la majeure partie de son immense territoire reste inexploitée. Ensuite, cette gigantesque superficie de chemins de fer qui crée les problèmes de trafic sur les artères centrales : pour traverser la ville d’un bout à l’autre, on est contraint de passer par un pont ou un tunnel. Il est nécessaire de résoudre les problèmes existants. Au lieu de cela, un projet d’élargissement de Moscou a été lancé. Comme si accroître la superficie de la ville était la solution aux problèmes.

Ne vaudrait-il pas mieux créer un poste spécialement destiné à  gérer ce projet de « Nouvelle Moscou » à l’instar de la Corporation d’Etat au développement de l’Extrême Orient et de la Sibérie ?


La Nouvelle Moscou est destinée à résoudre les problèmes de l’ancienne, mais n’y parviendra pas. Nous pouvons délocaliser les lieux de travail, mais nous ne pouvons tout de même pas forcer les gens à aller y vivre ? Une ville nouvelle met du temps à devenir viable : des dizaines d’années. Le privilège d’une grande agglomération, c’est sa densité et sa fonctionnalité, et cela s’acquiert avec le temps et pas autrement.

De plus, la « Nouvelle Moscou » n’est pas encore bien définie. Si l’objectif est d’en faire un ghetto pour cols blancs, nous avons un exemple flagrant, Brasilia, la capitale administrative du Brésil. C’est un chef d’œuvre d’architecture moderne où personne ne souhaite vivre : les fonctionnaires la quittent à la fin de leur mandat. Personne ne vit heureux là-bas.

Finalement, quelles sont les directives données par l’État aux architectes en ce qui concerne la Nouvelle Moscou ?


S’inspirant du projet urbain le Grand Paris, dix équipes d’architectes ont été réunies. Mais la requête a été formulée de manière à limiter le projet à un cadre très strict : dites-nous comment aménager ces territoires pour qu’ils correspondent à ces fonctions précises. Alors que les architectes auraient pu proposer quelque chose de plus global ou modifier totalement la fonction du territoire. L’un des projets du Grand Paris prévoyait d’étendre l’agglomération jusqu’à la côte, pas en tant que ville évidemment mais comme zone urbaine d’influence. Chez nous, ce genre de projets grandioses serait exclu d’office.

Quelle est la vision de l’État par rapport à ces nouveaux territoires ?


J’ai l’impression que les autorités ont la ferme croyance qu’il est possible de diriger les gens comme des robots, comme à l’époque soviétique. Pourtant, déjà à l’époque, les plans d’État ne se réalisaient qu’à 10% et laissaient leur place aux suivants. La ville est une structure qui à une vie propre et qui s’autorégule. On peut la guider, la modeler. Mais en aucun cas aller à l’encontre de son évolution.

Version courte. L’original sur le site Gazeta.ru.

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