La destinée d'un mouton du Daghestan

Crédit photo : Sergueï Maksimichine

Crédit photo : Sergueï Maksimichine

La République du Daghestan détient le premier cheptel de Russie. Les éleveurs devraient être considérés comme des hommes respectables, gagnant fièrement leur vie. Et pourtant, ils déclarent eux-mêmes que leur profession est l'une des plus méprisées. « Élever des moutons est une profession honteuse », avoue le fils d'un éleveur.

Les moutons se sont réveillés et se mettent à bêler, les uns après les autres. Tchaban Alimirza fume sur le pallier de sa cabane. Lorsqu'il observe les montagnes, les rayons du soleil se reflètent dans ses yeux, comme sur le lac, là-bas, caché derrière les collines. Si matinée se lève sans brume, la journée sera bonne. 

 

Khotchbar, le fils de 12 ans d'Alimirza chasse un mouton. Alimirza lève la tête vers le ciel, pur, sans nuage à l'horizon. Par ce temps clair, les trois montagnes en pente douce ressemblent à la paume d'une main. De ses deux fils, Alimirza a choisi Khotchbar pour sa succession. C'est à lui qu'il transmettra le bâton. 

 

Le versant, sur lesquels paissent les moutons, « est le lieu le plus facile d'accès » de toutes les terres appartenant au village avarien de Sivoukh. Mais il y a d'autres endroits, et bien « plus corsés ». Ils sont derrière nous, là-bas, où l'on  aperçoit les crêtes. Les moutons disparaissent derrière les rochers, et le berger ne peut pas, comme ici, simplement s'asseoir et fumer sur le seuil de sa cabane. Mais après un an passé sur ces versants difficiles, le berger obtiendra le droit, l'année d'après, de passer la saison dans l'alpage de son choix. Alimirza a choisi le plus agréable, et désormais, il profite de ce bonheur, en regardant la silhouette maigre et bronzé de Khotchbar.

Les bergers passent la moitié de leur vie dans le silence. Moins on en dit, moins on blesse. Mais si offense il y a, le berger s'en souviendra longtemps.

 

- Salam aleikoum, un vieil homme à la longue barbe grise sort de la hutte. Il porte un vieux sweater, une bouteille en plastique vide jetée derrière l'épaule pend le long d'une ficelle. C'est le berger Abdulkhalim. Son sourire laisse entrevoir de nombreuses dents en or, mais il lui manque celles de devant, zézaye-t-il. Malgré le calme visible et audible, dans les montagnes, la guerre pour les pâturage est permanente. Les monticules de pierres blanches, ou encore les petits piquets révèlent des « frontières bien précises ». Les bergers des villages ne franchissent jamais les lignes, mais chaque année, il y a un berger venu d'ailleurs pour conduire ses moutons sur les territoires des autres. 

 

Alimirza hoche la tête et découpe une pastèque. Abdulkhalim se laisse tomber, impuissant, dans l'herbe. Il prend un morceau de pastèque et mord dans la chair juteuse avec le côté de sa mâchoire. Il veut dire quelque chose, mais tout d'un coup s'anime, saute sur ses pieds et se met à courir en direction des moutons, sa main en visière pour le protéger du soleil. Il fait paître les moutons sur la partie la plus difficile de l'alpage.

 

- Il est berger depuis 1969, raconte Alimirza à propos d’Abdulkhalim. Il a deux fils, mais ils ne veulent pas être bergers. Il n’y a personne pour prendre la relève.

 

Le temps passe lentement. La journée sommeille sur ces montagnes, immuable, comme une image, figée sur pause. Seuls les chiens de berger, couchés, changent de flanc, de temps à autre.

 

- De quoi rêvez-vous ? je demande à Alimirza.

 

C’est comme s’il attendait ma question. Le changement brusque d’expression sur son visage m’effraie presque.

 

- Mon rêve, c’est que la télévision viennent jusqu’ici pour montrer ce qui se passe ! laisse-t-il échapper avec son accent.

 

Je tourne la tête sur les côtés en essayant de fixer ce qu’il s’y passe. Rien. Il ne se passe rien.

 

- Et qu’est-ce qu’il se passe ici ?

 

- Comment ça, quoi ? explose Alimirza. - Cette année, j’ai emmené les moutons chez le vétérinaire se faire traiter. Ils ont exigé 1 rouble par tête. Mais moi, je n’ai pas payé ! Je leur ai dit : « Si j’ai tort, mettez-moi en prison ! Mais je ne paierai pas... ». Maintenant, franchement, je ne sais pas comment les récupérer les moutons à l’automne.

 

Alimirza se tait, inquiet pour cette offense de plusieurs mois d’ancienneté. Chaque année, en octobre, les troupeaux fuient l’hiver. À la fin du moi de mai, ils reviennent. La transhumance dure six jours. À cette période de l’année, les nombreux frères et cousins des bergers quittent le village de Sivoukha pour accompagner les troupeaux en voiture. Chaque année, le déplacement du bétail devient de plus en plus compliqué : l’augmentation du flux de circulation en sens inverse, le développement de quartiers résidentiels.

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- Virez-moi ces moutons, je suis pressé !, Alimirza saute sur une souche et fait la grimace.

 

- Et moi, alors ? Je ne suis pas pressé ?!, crie-t-il en écho. - Je ne suis pas pressé, hein?  Je suis tout aussi pressé ! Pendant la transhumance, c’est deux mille voitures par jour que je vois ! Je ne peut pas laisser passer tout le monde à chaque fois ! Pourquoi me demandent-ils un rouble par tête ? Ces bassins pour traiter les bêtes, c’est leurs pères qui les ont construits ou quoi ? Non, c’est l’Union soviétique qui les a construit. Et si je ne traite pas mes moutons, qu’est-ce que je ferai s’ils ont la gale ? Je risque de contaminer tous les autres bovins durant la transhumance. Le bétail, c’est une dépense énorme. Toute l’année il faut acheter des médicaments : contre les tics, la gale... Ah, oui ! Et je ne reçois aucune subvention.

 

Le soleil ne s’est pas encore couché, mais dans les montagnes, souffle déjà un vent frais à l’annonce du soir. Khotchbar ramène le troupeau. Je grimpe lentement le versant de la montagne en m’aidant du bâton d’Alimirza et une quinzaine de minutes plus tard, je me retrouve dans le cortège bovin. Les moutons sont comme des loups. Ils grognent et montrent leurs dents à l’intrus.

 

- Ha-ha-ha ! - Kotchbar ôte sa chemise et la secoue vers le troupeau. Les moutons se fondent en une masse bouclée, que Kotchbar fend sans crainte. Comme une goutte de mercure dans l’eau, les moutons se dispersent en groupes désordonnés. Nous les poursuivons de nos cris et bâtons.

 

- Ha ! Le son doit être rugueux, de sorte qu’ils prennent peur, m’explique Khotchbar. - Si ceux qui sont devant avancent, alors le reste suivra.

 

On dit que le Daghestan, qui détient le premier cheptel du pays, manque cruellement de bergers. Et la majorité des bergers qu’il reste sont maintenant âgés. Pour autant, on dit aussi que dans les plus importants élevages de la région, il y a plus de bêtes sur le papier qu’en réalité, afin de recevoir des aides plus importantes du gouvernement. À dire vrai, ici, personne ne compte les cheptels. Même pour s’endormir.

 

La nuit est tombée. Dans la hutte, on allume les bougies. Dans les montagnes, la journée se traîne langoureusement, mais la nuit tombe si vite, comme une longue cape noire, jetée à la volée.

 

- Il y a beaucoup de loups par ici, prévient Alimirza, sirotant un thé sur sa couchette. - Avant, nous n’étions pas aussi nombreux, mais après les bombardements en Tchétchénie, tous ont fui ici.

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De la viande de mouton séchée est suspendue au pilier planté à même le sol, au milieu de la hutte. Dans les coins, des sacs de sels et de farine s’empilent au coin de la couchette sommaire qui lui sert de lit. Avec la farine, les bergers préparent la nourriture pour les chiens, et le sel est versé sur les pierres pour les moutons: dans les montagnes, il leur est indispensable.

 

Dehors, l’obscurité et un silence sourd. Khotchbar lave la vaisselle.

 

- Je vais vendre ces moutons et j'achèterai une voiture à mon fils, juré, dit Alimirza, en fixant son fils qui nettoie une casserole. - Je ne veux pas que mon fils soit berger.  

 

Alimirza, lui, fait ce métier depuis près de vingt ans. Après son service militaire. Il sort dehors, arme son fusil de chasse, visant une étoile au ciel. Le bruit sec de son tir sombre dans l’eau du lac, tandis que le tir se déploie vers les montagnes et disparaît derrière les versants, traînant un long écho derrière soi.

 

Allongée dans son sac de couchage à même le sol, emmitouflée dans le manteau noir d’Alimirza, je regarde le ciel, en regrettant qu’à Moscou, les étoiles soient si loin. L’air frais de la nuit me plonge dans un profond sommeil. Un souffle léger dans mon oreille me réveille en sursaut en pleine nuit. Je plonge ma tête dans mon manteau, effrayée à l’idée que ce soit un loup, ou un mouton. Alimirza, qui m’a entendu bouger, sort de la hutte. Des chiens rodent autour de la bergerie. Les moutons commencent à bêler.

 

Un nouveau coup retentit dans les montagnes.

 

Tôt le matin, Khotchbar conduit le troupeau vers le hangar voisin, où Alimirza sélectionne les mâles reproducteurs. Il reste deux mois avant le début de la transhumance. Les brebis doivent mettre bas durant l’hiver, car les agneaux ne survivraient pas à la transhumance.

 

- Garder les béliers n’est pas rentable, raconte Alimirza en brassant l’air de ses grandes mains.

 

- Et la laine ?, demandais-je.

 

- La laine ne rapporte rien, poursuit-il. Un kilo de laine vaut quinze roubles (0,35 euros). Un bélier donne deux kilogrammes par an, mais pour la tonte, il faut payer trente roubles (0,70 euros).

 

- Et la viande ?

 

- Il n’y a que la viande qui rapporte un peu d’argent. À Moscou et à Saint-Pétersbourg, un jeune bélier est vendu 1,20 euro le kilo.

 

- Selon les statistiques locales, le coût d’élevage pour un mouton s’élève à environ 42 euros par an. Le bénéfice net est d’environ 25 euros. Même si les bergers se font parfois plus pauvres qu’ils ne le sont, leur activité reste de toute façon au seuil de la rentabilité.

 

- Pourquoi alors élever des moutons, si ce n’est pas rentable ?

 

- Que peut-on faire d’autre ?, répond Alimirza en haussant les épaules. - Ne pas travailler ?

 

- Qu’est-ce qui te rend heureux ?, demandais-je en guise d’adieu. - Qu’est-ce qui te donne l’envie de vivre ?

 

- Demain !

 

- Pardon ? Demain ?

 

- Je veux vivre, parce que demain sera un autre jour !

 

Version originale du reportage publiée dans le magazine Rousski Reporter.

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