Potemkine ou le troisième coeur


TITRE : Potemkine ou le troisième coeur

AUTEUR : Iouri Bouïda

ÉDITION : Gallimard

TRADUIT par Sophie Benech


C’est la fin des années 20, à Paris. Dans cet entre deux guerres défini par Bultmann comme une « une halte douloureuse entre la Crucifixion et la Résurrection ». Le jazz mêle ses accents à ceux de La Madelon, les cicatrices laissées par grande guerre sur les hommes et sur toute la société sont profondes. Dans ce Paris léger et tragique, où le soleil ensanglante la Seine et les façades, Dali croise Mademoiselle Channel et Berdiaev Teilhard de Chardin ; Théo le Russe blanc, croise Mado l’adolescente unijambiste, psychopathe, cynique et pleine de hargne tout droit sortie de la Cour des miracles d’Hugo.

Théo, Fiodor Zavalichine, est un de ces nombreux Russes qui peuplent Paris et sa banlieue. Ancien militaire, médaillé de la grande guerre, c’est la photo pornographique qui lui assure une existence prospère. Théo et ses amis discutent de leur vie à la lumière de la pensée inévitable de Dostoïevski, mais aussi de celle de Pascal, de Spinoza, de la Bible et de la mythologie grecque.

Un jour, la vie de Théo bascule. Il revit, à travers le film d’Eisenstein la tragédie du Potemkine à laquelle il prit part lors de son service militaire à Odessa. Il réalise soudain qu’il a tiré sur d’innocentes victimes, des femmes et des enfants et, tel le héros de Dostoïevski, Zossime, rattrapé par la culpabilité, il court se dénoncer à la police. Mais la justice des hommes ne peut juger un crime qui remonte à 20 ans et Dieu « ce marchand de honte » demeure silencieux…  « Le châtiment est inexorable uniquement dans le cas ou Dieu existe.» Théo devra faire seul son chemin expiatoire. Le médecin qui soigne sa soudaine épilepsie le met en garde : « Le sentiment de culpabilité est une chose dangereuse… il est fréquent qu’il oblige un homme à commettre des actions fatales, qu’il fasse de lui un esclave et un monstre. »  Justement, un curieux engrenage transforme notre héros en quête de rédemption en sérial killer, les crimes des autres étant au passage mis à son compte... Il quitte Paris avec Mado, couple improbable lancé dans un road movie qui doit les conduire à Lourdes où un charlatan a promis à Mado de faire repousser sa jambe.

Sur son chemin de croix Théo qui cherche désespérément la rédemption sent peu à peu palpiter dans sa poitrine un autre cœur à côté du sien, puis un troisième : le cœur de Jésus, le cœur de l’amour qui est la seule rédemption.

Bouïda livre un roman dense, complexe, raffiné et cru sur ses thèmes de prédilection, le bien, le mal, le silence de Dieu, le cercle vicieux de la vie et de ses souffrances : « … un labyrinthe dans lequel se cogne et se débat une conscience stupide qui tente de trouver une sortie là où il n’y a pas d’entrée… »  À son habitude, Bouïda flirte avec le fantastique tout en insérant à sa narration un étrange collage de fragments d’articles de presse, certains authentiques, de diagnostiques médicaux, de citations des Pensées de Pascal, du Traité sur les duels d’Olivier de la Marche. Il parvient ainsi, dans une langue superbe, parfaitement rendue par la traduction de Sophie Benech, à recréer la sensation tragique et sublime de la condition humaine prisonnière de  « la glace millénaire de la solitude… cet espace terrifiant où ne peut vivre qu’un esprit mort, prisonnier d’une géométrie inhumaine, monstrueuse et privée de Dieu. »

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