Une légende nommée Titanic

Crédit photo : Itar-Tass

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Depuis un siècle, les restes rouillés du légendaire paquebot sommeillent au fond de l'océan. Si nous savons à quoi ressemble l'épave aujourd'hui, c'est grâce à la technologie russe.

Evgueni Tchernaïev a la prestance d’un homme qui a reçu le titre de « héros de la Russie » : un visage de marbre, une posture droite, une moustache aux reflets grisonnants, un grand drapeau russe sur la manche de sa veste. Mais tout change lorsque Tchernaïev est plongé dans ses pensées, dans un univers sous-marin. Evgueni devient alors « Jenya ».

C'est le surnom affectueux que lui donnent ses collaborateurs. Le visage de l'homme de 57 ans s'illumine alors comme celui d'un gamin. Il ne peut plus s'arrêter de parler. Evgueni Tchernaïev évoque des chandeliers en bronze qui brillent toujours après des décennies sous l'eau, des bouteilles qui ont encore leurs bouchons et des colonnes en bois fabuleusement sculptées. Tchernaïev a vu tout cela dans un endroit bien particulier. Il s'agit de ce bateau qui a suscité l'enthousiasme et stimulé l'imagination des hommes plus qu'aucun autre : le Titanic. Le 15 avril, il y aura 100 ans que le paquebot a coulé. Son épave repose dans l'océan Atlantique, à près de 3800 mètres de profondeur. Et personne ne la connaît mieux qu'Evgueni Tchernaïev.

Huit expéditions autour du Titanic

En tant que pilote du sous-marin de recherche russe Mir-2, il a entrepris huit expéditions jusqu'au Titanic, durant lesquelles il a passé en tout un millier d'heures en plongée autour de la légendaire épave. Il souligne qu'il n'avait jamais pensé jouer un tel rôle dans l'histoire du Titanic, ni même osé l'espérer. Mais la Pérestroïka est arrivée au bon moment pour Tchernaïev.

Le destin du Mstislav Keldych


En 1997, avec son film Titanic, James Cameron faisait prendre pleinement conscience au grand public de la fin tragique du RMS Titanic. Le 4 avril prochain, le film ressort dans les cinémas français en version 3D. Pour le tournage des scènes sous l'eau, le réalisateur avait choisi de s'embarquer sur le navire scientifique russe Akademik Mstislav Keldych. « Sans les gens du Keldych et les sous-marins Mir, nous n'aurions jamais pu tourner le film », aurait dit Cameron lors de la première du film en Russie, à Kaliningrad, le port d'attache du navire. C'était il y a quinze ans. Aujourd'hui, l'horizon s'est assombri pour le Keldych : « 1500 euros par jour de frais d'amarrage au port, c'est une somme que nous ne pouvons pas nous permettre de débourser sur la durée », déclare Robert Nigmatullin, directeur de l'Institut d'océanologie Chirchov. Le navire de recherche a donc reçu l'aval pour être utilisé dans le cadre de voyages commerciaux. « C'est malheureux », déplore Tchernaïev   , le pilote de l'un des deux Mir.

Le Rideau de fer entre l'Est et l'Ouest n'était pas tombé depuis très longtemps lorsque Russes et Américains ont entrepris ensemble des plongées d'exploration du Titanic. L'archéologue des fonds marins américain Robert Ballard avait découvert l'épave à l'automne 1985 et deux ans plus tard, l'entreprise finlandaise Rauma-Repola avait livré à la Russie les sous-marins de recherche Mir-1 et Mir-2, développés à l'Institut moscovite d'océanologie Chirchov. Heureuse coïncidence, la compagnie canadienne IMAX était justement à la recherche d'un engin adapté pour tourner son documentaire Titanica.

Il y avait d'autres submersibles qui auraient pu plonger à cette profondeur. Mais aucun ne satisfaisait les exigences de l'équipe de cinéma aussi bien que les deux Mir russes. Ceux-ci comportaient assez de place pour loger une caméra et des plongeurs et possédaient un hublot particulièrement grand permettant de filmer sans difficulté. Lorsque le réalisateur demanda à Evgueni Tcherniaev de combien d'énergie et de lumière le petit sous-marin pouvait disposer, la réponse fut nette et précise : « Je te fournirai autant de lumière qu'il t'en faudra ».

Le 10 mai 1991, le navire scientifique russe Akademik Mstislav Keldych larguait les amarres à Kaliningrad, avec à son bord les deux sous-marins Mir et un équipage international, dont Evgueni Tchernaïev, qui n'y croyait toujours pas.

Exploration des grandes profondeurs

À vrai dire, en 1991, les choses ne se présentaient pas très bien pour la Russie et pour l'Institut Chirchov. Le pays était en pleine ébullition, l'économie s'effondrait. Les océanautes craignaient pour leur avenir. Les pilotes des Mir n'avaient en outre pratiquement aucune expérience de la plongée à une telle profondeur et, pour ne rien arranger, la météo ne leur était pas favorable au début de l'expédition dans l'Atlantique.  

Mais toutes les tempêtes bravées furent aussitôt oubliées lorsque les deux Mir atteignirent pour la première fois l'épave du Titanic. Tchernaïev partageait le peu de place que comportait l'un des submersibles avec la caméra IMAX et deux cameramen, il ne pouvait accéder aux outils de pilotage qu'en se contorsionnant. Tchernaïev avait vu auparavant et a vu par la suite de nombreuses autres épaves, celles du Bismarck par exemple, et il a plongé avec le Mir jusqu'au fond marin situé à la verticale du pôle Nord. Mais le souvenir du squelette du Titanic surgissant soudain dans l'obscurité interrompt brutalement son flot de paroles, 20 ans après cette plongée-là. Le pilote du sous-marin est assailli par tellement de pensées qu'il peine à trouver ses mots. Il explique que pendant l'exploration, il ne pouvait pas s'empêcher de s'imaginer cet imposant paquebot navigant sur l'océan, de penser aux hommes et aux femmes courageux qui y avaient travaillé et à la tragédie qu'avait été le naufrage. Tchernaïev a reconnu ce jour-là les barres rouillées du bastingage, des pièces en argent, de la vaisselle intacte. « L'eau est mon élément, et chaque plongée est pour moi un conte de fées », dit-il. Son conte préféré s'intitule Titanic.

Ce conte s'est achevé pour Tchernaïev sur un happy end lorsque, quelques années plus tard, le réalisateur américain James Cameron a plongé avec les deux Mir et leur équipage pour tourner son film à succès Titanic, mais le travail avec le perfectionniste Cameron s'est parfois avéré être une torture. L'équipage passait certains jours 18 heures sous l'eau, il fallait cinq heures rien que pour la descente et la remontée. Le cinéaste exigeait régulièrement que les déplacements de la caméra, aussi coûteux soient-ils, soient réitérés une deuxième fois, voire une troisième. Chaque plongée était préalablement répétée sous une tente sur le pont du Keldych à l'aide d'un modèle, avec une précision au millimètre près. Pour simuler l'eau trouble, on introduisait de la fumée dans la tente.

Les prises de vue de l'épave

« Cameron voulait la meilleure technique, la meilleure équipe, les meilleurs submersibles », explique Evgueni Tchernaïev, de l'admiration dans la voix. Cameron s'y connaissait en effet sur le plan technique, mais surtout, il était fasciné depuis longtemps par l'univers sous-marin, ce qui facilitait la collaboration : « Il comprenait tout, comme un ingénieur ».

Par la suite, le réalisateur est resté fidèle à sa passion pour l'exploration des grandes profondeurs. En 2010, il a plongé avec le Mir-1 au fond du lac Baïkal. Sa dernière expédition l'a conduit, il y a quelques jours seulement, jusqu'à la fosse des Mariannes, la fosse océanique la plus profonde, plus de 50 ans après la première exploration de ce lieu par le chercheur suisse Jacques Piccard.

La première russe du Titanic de Cameron a eu lieu à Kaliningrad, le port d'attache de l'Akademik Mstislav Keldych. Evgueni Tchernaïev a beaucoup aimé le film, en particulier les images originales de l'épave, naturellement. Quand on regarde bien le film, on peut y reconnaître, dans certaines scènes, le conte de fées de Chenya Tchernaïev.

Diana Laarz écrit pour l'agence Zeitenspiegel Reportagen.

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