Le réveil de l'Extrême-Orient

Les préparatifs au sommet de l’APEC en 2012 transforment rapidement Vladivostok mais les habitants craignent que le développement ne s'arrête une fois le sommet achevé.

Crédits photos : Artem Zagorodnov

En 1959, après une visite en Californie, le leader soviétique Nikita Khrouchtchev a incité les habitants de Vladivostok à faire de leur ville « notre San Francisco ». Un demi-siècle plus tard, les leaders russes ont tenté de donner corps à ce rêve : la cité se prépare à accueillir le sommet de l’Asie-Pacifique 2012 à l’automne. 

En chiffres


5,25 milliards d’euros de financement venant du budget fédéral ont été injectés pour améliorer les infrastructures en vue de l'APEC.

7,7% croissance annuelle du produit régional brut de la région de Vladivostok en 2011, qui totalise 12,5 milliards d'euros.

Quand on débarque à Vladivostok pour la première fois, les similitudes entre les deux villes sautent aux yeux : rues escarpées et immeubles qui grimpent et descendent les collines autour de la baie de la Corne d’Or ; tramways qui sillonnent les principales artères ; Chinatown ; une scène artistique vibrante et un climat politique libéral (un journal local a fièrement titré « Si tout le pays avait voté comme Vladivostok, il y aurait eu un second tour à la présidentielle », Poutine ayant remporté 47,5% des votes, contre une moyenne nationale de 63,75%) ; le port florissant sur la côte pacifique baigné d’un éternel brouillard matinal, dans un climat doux. Et plus récemment, le pont suspendu de la Corne d’Or, presqu’achevé, qui enjambe la baie séparant la ville en deux. Les migrations historiques ont donné une population diversifiée d’Ukrainiens, de Biélorusses, de Chinois...

APEC-2012


Ces jours-ci, les étincelles des soudeurs qui ont embrasé la ville et les grues qui en percent le ciel témoignent des milliards d’euros que le gouvernement fédéral injecte dans la ville en prévision du sommet. La route étroite et défoncée qui menait à l’aéroport a été relevée de près de trois mètres par endroits et élargie pour devenir une autoroute moderne à quatre voies. Le nouvel aéroport devrait être inauguré cet été. Deux hôtels Hyatt sont en chantier, les monuments, routes et façades ont été restaurés ; un train rapide relie l’aéroport au centre-ville et un nouveau théâtre ouvrira bientôt ses portes.

Pour s’y rendre

Le vol Moscou Vladivostok dure 9 heures et coûte 375 euros. Il y a quelques vols depuis Paris avec un transfert à Moscou. Si vous vous sentez de traverser tout le pays sur le plancher des vaches, il vous faudra 6 jours, 17 heures et cela vous coûtera 500 euros.


Où se loger ?

Pour les amateurs d'ambiance familiale, optez pour “l’hôtel de Sibérie” dans le centre-ville. Pour une vue sur la Baie de l’Amour choisissez l’hôtel “Azimut”.


Où se restaurer ?

Dégustez une taupe-grillon frite ou des tentacules de calmars fumés sur le marché au poisson du centre-ville. Autre curiosité qui mérite le détour : les raviolis de Singapour proposés par le café “Ouzal”.

L’un des projets les plus impressionnants reste le pont qui mène à l’île Rousski et au nouveau campus de l’Université de l’Extrême-Orient. D’une longueur de 3,2 km, le pont qui tient en partie sur des pylônes plantés sur des iles artificielles, a été commencé il y a près de trois ans. Le pylône central s’élève à 320 m. Une fois achevé, ce sera le plus long pont suspendu du monde.

« Quand nous parlons d’innovation et de modernisation, les voilà » , explique Alexandre Ognevski, porte-parole du ministère du Développement régional, en montrant le pont. « Un grand nombre d’entreprises internationales ont renoncé à l’appel d’offres, le projet leur paraissant infaisable. C’est une firme d'Omsk qui a pris le contrat. Les technologies développées sur ce projet seront utilisées ailleurs et même exportées à l’étranger ».

L’île Rousski abrite des installations militaires, quelques milliers de militaires à la retraite et leurs familles y vivent. C’était un quartier calme, totalement excentré, jusqu’à ce que le président de l’époque, Vladimir Poutine, ne décide de fusionner les quatre principales universités de Vladivostok et de loger tous les étudiants sur un unique campus. Sans exagération, on peut affirmer qu’une nouvelle ville a surgi en moins de trois ans : un terrain vague de 160 hectares a été quadrillé de routes, dortoirs, cafés, jardins, stades, hôpitaux et ce qui devrait devenir le plus grand océanarium du monde, par près de 16 000 ouvriers venus essentiellement d’Asie centrale, qui travaillent 24/7.

L’île Rousski accueillera le sommet puis le campus sera transféré à l’Université d’Extrême-Orient et ses 30 000 étudiants attendus. « La Russie est en crise démographique, et partout dans le pays, les universités commencent à manquer d’étudiants » , a confié Vladimir Miklouchevski, recteur de l’Université jusqu’il y a peu. « C’est pourquoi nous analysons les marchés chinois, indonésiens ou vietnamiens, où il y a une demande inassouvie pour les hautes études. Il faut attirer les étudiants, et nous devons trouver notre créneau. L’enseignement supérieur russe doit faire face à deux problèmes majeurs : les facs ne savent pas produire ce qu’exigent les entreprises, et les entreprises ne sont pas très intéressées par les produits d’innovation » , explique Miklouchevski. « Il faut reconnaître que personne, moi compris, ne croyait que le projet serait mené à terme, et certainement pas à temps pour le sommet » , admet le correspondant local du journal Novaya Gazeta , Vassili Avtchenko. « Les autorités ont réussi leur pari ».

Force ouvrière immigrée

Les journalistes n’ont pas eu l’autorisation de communiquer avec les ouvriers sur les chantiers et dans les dortoirs. « Ils craignent que les ouvriers commencent à vous raconter comment ils sont traités » , explique Bakhodir Nourakov, qui travaille dans une ONG de défense des droits des ouvriers dans la région, qui aide les immigrés et leurs employeurs à combattre les abus des autorités.

La « menace chinoise »

Les autochtones soulignent que Tokyo n’est qu’à une heure et demie de vol de là, Séoul deux heures et Pékin, trois. Pour atteindre la capitale Moscou, il faut par contre neuf heures de vol ! C'est du pain béni pour les nationalistes russes, qui s'époumonent à répéter que « les Chinois ont pris possession de l’Extrême-Orient ». « Il s’agit de l’un des plus grands mensonges de la politique nationale », contredit Sergueï Pouchkarev, directeur d’une ONG locale venant en aide aux immigrés et aux patrons qui les emploient face aux abus des autorités. De 1993 à 2002, Pouchkarev dirigeait le bureau régional du Service fédéral des migrations. « Dieu nous a donné un voisin paisible et travailleur désireux de s’engager dans une activité économique mutuellement bénéfique ... et nous vivons dans la paranoïa ».

Nourakov n’a pas prise sur l’ensemble des chantiers mais seulement sur certains contractants qui enfreignent la loi en employant des immigrés plus de 90 jours sans leur fournir un permis de travail longue durée. « Ils leurs promettent de les payer pour 90 jours puis les licencient. À ce moment-là, les travailleurs n’ont aucun recours légal car ils deviennent des migrants illégaux ».

« Certains veulent partir mais n’ont pas d’argent pour s’acheter un billet retour. Ils doivent continuer à travailler pour se nourrir », dit-il.

Un pont qui ne mène nulle part

Une histoire sombre, moins visible encore, est liée à Vladivostok en elle-même : toute la région du Primorski Krai est en voie d’extinction démographique. Durant les 20 dernières années, 300 000 personnes sont parties dans des régions plus clémentes ou à l’étranger – c’est-à-dire l’équivalent de la moitié de la population de Vladivostok.

« Pas moins des deux-tiers des étudiants qui apprennent le chinois, veulent poursuivre une carrière à l’étranger », assure Victor Larine, le directeur de l’Institut d’histoire, archéologie et ethnologie des peuples de l’Extrême-Orient. « La majorité des infrastructures de la ville sont délabrées. Les routes sont détruites, il n’y a nulle part où aller se promener avec son épouse. La clé pour donner aux gens l’envie de vivre ici n’est pas dans la construction de ponts qui ne mènent nulle part ».

« Tout le monde s’inquiète de ce qui arrivera après le sommet », dit Avtchenko. « Nous n’avons même pas d’industrie locale de fruits de mer. C’est dommage, parce qu’il n’y a pas si longtemps, l’usine DalMorProdukt – qui a fait faillite il y a quelques années – était connue dans tout le pays. Nous devrions avoir un marché maritime florissant et des restaurants de fruits de mer. J’aimerais bien que Vladivostok soit réputée pour être la ville la plus « poissonneuse » de Russie et que les gens viennent de loin pour savourer la cuisine locale ».

Commentaire :

Vladimir Miklouchevski, 44 ans, vient tout juste d'être nommé gouverneur de Vladivostok. Son prédécesseur Sergueï Darkine, en place depuis dix ans et qui souffrait d'un déficit de popularité, a été écarté par Dmitri Medvedev au début du mois de mars. Miklouchveski, recteur de l’Université fédérale d’Extrême-Orient depuis 2010, a sans surprise recueilli une grande majorité des voix. Miklouchevski a promis que la transparence et le combat contre la corruption constitueraient des piliers de son mandat. « Le sommet de l’APEC aura un effet bénéfique à long terme sur le développement de Vladivostok », croit Vladimir Mikoulchevski. « Nous parlons de plus de 200 milliards de roubles d’investissements, y compris dans le développement des infrastructures. Le nombre limité d’infrastructures entrave l’investissement partout, pas seulement en Russie. Le sommet aidera également à faire connaître Vladivostok dans le monde ». « C’est un bon gestionnaire et il n’est pas lié aux milieux affairistes et criminels locaux », estime le journaliste Vassili Avtchenko. « J’espère que nous allons enfin stopper l'hémorragie de population et réaliser l’énorme potentiel dont notre ville a hérité ».

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