Désinformation télévisée

L’indignation de l'opposition s’est très vite répandue au-delà de la seule sphère internet : au lendemain de la diffusion de l’émission, plus de mille personnes se sont rassemblées à Ostankino, où se trouve le siège social de NTV, pour protester. Cré

L’indignation de l'opposition s’est très vite répandue au-delà de la seule sphère internet : au lendemain de la diffusion de l’émission, plus de mille personnes se sont rassemblées à Ostankino, où se trouve le siège social de NTV, pour protester. Cré

Le jeudi 15 mars, la chaîne de télévision russe NTV a diffusé un reportage violemment critique envers l’opposition et le mouvement « pour des élections justes », qui agite Moscou depuis le mois de décembre et les élections controversées de la Douma.

Dans ce programme de trente minutes intitulé « Anatomie d’une protestation », NTV accuse les opposants à Vladimir Poutine de fomenter une « révolution orange » financée par des fonds étrangers qui chercheraient à déstabiliser la Russie. Les Etats-Unis et l’Allemagne y sont explicitement visés.

Pour exécuter son complot, l’opposition ne recule devant rien, explique la chaîne : paiement de figurants lors de ses manifestations, provocation des forces de l’ordre lors de ses rassemblements, censure sur un internet totalement acquis à sa cause avec la complicité des sites américains YouTube et Facebook, et même recrutement d’acteurs jouant le rôle de figurants aux meetings de soutien à Vladimir Poutine, de façon à faire douter de la véracité du soutien populaire dont bénéficie le nouvellement réélu président de la Fédération de Russie. Ils n’hésiteront pas même à faire tuer l’un des leurs pour en faire un martyr, affirment les journalistes de NTV, reprenant ainsi la théorie évoquée par Vladimir Poutine lui-même quelques jours avant son élection.

Adoptant un ton très polémique, « Anatomie d’une protestation » affirme que l’opposition en est réduite à ces trucages pour couvrir son absence totale de programmes ou de propositions constructives, et que la victoire nette de M. Poutine dès le premier tour de l’élection présidentielle du 4 mars dernier l’a privée de toute raison d’être.

La diffusion de ce reportage a provoqué de très vives réactions parmi les blogueurs russes, qui se sont empressés de dénoncer une manipulation complète, des images détournées de leur contexte et des mensonges grossiers. Dès le lendemain soir, une attaque informatique a paralysé pendant plusieurs heures le site internet de la chaîne : l’action a été revendiquée par le groupe de hackers Anonymous.

L’indignation s’est très vite répandue au-delà de la seule sphère internet : au lendemain de la diffusion de l’émission, plus de mille personnes se sont rassemblées à Ostankino, où se trouve le siège social de NTV, pour protester. Leur dispersion par la police s’est accompagnée d’une centaine d’arrestations, dont celle du leader du Front de Gauche Sergueï Oudaltsov et de l’activiste Lev Ponomarev, l’un des dirigeants du mouvement « Solidarité », tous deux menacés d’une amende pour « participation à un meeting non autorisé ».

« C’est tout simplement de la propagande à la Goebbels », a déclaré au journal Kommersant le député d’opposition Guennadi Goudkov. « Il faut mettre en place un boycott par tous les politiciens, toutes les personnalités publiques, culturelles, scientifiques ou artistiques, des émissions de cette chaîne. » Son appel a été relayé par Boris Nemtsov, dirigeant du parti non-enregistré Parnas (Parti de la liberté populaire). Les appels au boycott de la chaîne se sont multipliés, ainsi qu’à celui des produits Procter & Gamble, principal annonceur de NTV. Des plaintes pour diffamation ont été portées contre NTV, par des militants des associations « Solidarité » et « Election démocratique », ou encore par Boris Nadiejdine, membre du bureau politique du parti Juste Cause.

Nikolaï Senkevitch, directeur général de la firme « Gazprom-media holding », qui possède NTV, a déclaré que ces appels au boycott constituaient des « atteintes aux mécanismes démocratiques et à la liberté d’information ». NTV a rediffusé, le lendemain même « Anatomie d’une protestation ». Réputée proche du pouvoir, la chaîne est entièrement contrôlée par le groupe russe Gazprom depuis 2001.

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