Elle s’est noyée dans une brume de pixels

Source : Service de presse

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« Sotchi 255 » sort en salle. Dans cette œuvre filmée à l’aide d’un téléphone portable, Jean-Claude Taki explore le potentiel d’une mise en images novatrice.

« Le 29 août, Irina s’enfonce dans la mer. Enterrement le 6 septembre ». C’est à partir de cet étrange courriel lui annonçant la mort d’une amie que Jean-Claude Taki a écrit l’histoire de Sotchi 255.

Guillaume, l’alter ego de Taki dans le film, part à Sotchi pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé. Mais, plutôt que de rechercher les raisons du drame, son enquête l’amène à explorer les liens qui l’unissaient à Irina. Puis, à son tour, Guillaume disparaît, laissant ses notes et dessins dans sa chambre d’hôtel.

Sotchi 255 navigue dans une zone trouble entre réel et fiction : réalisé à partir d’ images documentaires, le film est surtout l’évocation poétique d’une histoire d’amour - « l’une des plus belles preuves de notre existence dans ce monde » , selon le réalisateur. L’histoire de Guillaume et Irina émerge de la brume des pixels jusqu’à ce que la présence d’Irina, désormais disparue, ne devienne palpable dans la salle.

Le journal de Guillaume lu en voix « off » unit les différents segments du film. Les séquences qui accompagnent cette nouvelle mise en images suivent une logique émotionnelle et non narrative. Les deux applats se superposent jusqu’à créer la chambre 255, un espace du troisième type, autant physique que mental. Dans son désir d’images, Taki capture des vues qui le fascinent, sans lien apparent avec l’histoire, et il les laisse reposer jusqu’à ce que se forment des lignes d’attraction. Puis, du chaos des images émerge un puzzle.

On voit, dans Sotchi 255, tout à la fois la touche d’un réalisateur, d’un écrivain et d’un artiste plasticien. Déjà auteur d’un long métrage et de cinq courts réalisés en pellicule, Jean-Claude Taki a laissé de côté la caméra numérique et réalise désormais ses films entièrement à l’aide de téléphones portables. « J’ai toujours trouvé l’acte de filmer ridicule » , avoue-t-il. Avec le téléphone, il pense s’être enfin approché de la fameuse « caméra-stylo » dont rêvait Godard : objet sans prétention, un portable ne provoque pas de méfiance chez les sujets filmés. Ceux qui perdent tout naturel devant une caméra s’oublient face au portable. Quant au réalisateur, il retrouve une certaine forme d’innocence au cinéma : il ne s’agit pas de tenter d’extraire un fragment du monde ni de fabriquer une image, mais simplement de faire corps avec le monde et les personnages.

Contrairement à d’autres films réalisés à l’aide d’un portable où les téléphones étaient transformés en mini-caméras munies d’objectifs 35mm, Taki prend son outil à contre-emploi et en fait un objet sensoriel dont la capacité plastique relève plus du pinceau d’un peintre que du grain d’une caméra. Le film a été d’emblée conçu pour le grand écran : Sotchi 255 perdrait toute sa poésie à être vu sur l’écran d’un téléphone. De la brume, du bruit et des vibrations portées sur l’écran de cinéma à partir d’un téléphone, il naît la poésie d’un nouveau monde.

Première en présence de l’auteur, Jean-Claude Taki, MK2 Beaubourg, 22 mars à 20h.

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