Poutine divise jusqu'au sommet

Image de Niyaz Karim

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Les récentes manifestations montrent que la société russe se divise en deux camps, les pro-Poutine et l’opposition. Qu’en est-il des ­élites politiques ?

Felix Goryounov.

Les manifestations massives pour et contre le Premier ministre Vladimir Poutine, à Moscou et en province, ont révélé une fracture profonde au sein de la société russe. Les organisateurs des meetings pour des élections honnêtes prétendent qu’ils rassemblent la ­classe moyenne, insatisfaite du pouvoir et voulant démocratiser le système politique russe. En face, ceux qui se souviennent du tumulte des années Eltsine et soutiennent Poutine en tant que garant de la stabilité.

À noter qu’aucun membre de l’opposition, à l’exception du Parti communiste qui a son électorat propre, ne promet de réduire le fossé entre les revenus des riches et du reste de la population. Les mouvements sociaux massifs ne remettent pas en cause les fondements économiques et politiques du pays, ni même ne les dénoncent comme injustes, à l’instar du mouvement Occupy Wall Street. Le principal atout de Poutine est que les Russes, dans l’ensemble, sont satisfaits de la situation socio-économique. Néanmoins, le manque d’opposition au sein du gouvernement contre le candidat Mikhaïl Prokhorov indique que l’élite politique n’est pas monolithique et que la division s’accentue entre ceux qui sou­tiennent Poutine et les plus libéraux.

Les partisans de Poutine sont ceux qui ont le plus profité des années 1990 en empochant les morceaux les plus juteux de l’économie russe, mettant la main sur les administrations fédé­rales et locales et sur les médias, ceux qui ont transformé la démocratie russe en un système qui vise surtout à préserver leur pouvoir et leurs richesses. L’autre élite, plus jeune, est composée d’entrepreneurs de PME, investisseurs et autres innovateurs qui passent beaucoup de temps sur Internet et comprennent désormais que leur vie n’aura pas de sens tant que la Russie ne se débarrassera pas du régime autocratique de Poutine, pour devenir une vraie démocratie.

De ce point de vue, les caprices des campagnes électorales et les manifestations antagonistes ressemblent à des démonstrations de force politique qui ne font que tourner autour du pot, pour dissimuler des intérêts économiques et financiers profondément enfouis. Sauf que les poids lourds économiques russes semblent avoir plus de contrôle sur le système que ne le suggère la rhétorique politique.

En mars 2006, pendant le deuxième mandat présidentiel de Vladimir Poutine, la revue analy­tique The Time of Eurasia a publié un entretien avec l’homme d’affaires Oleg Deripaska sur les relations entre l’État et les grandes entreprises. Deripaska, le président de RusAl (aluminium) et principal investisseur dans de nombreux autres secteurs via son entreprise Basic Element, est l’oligarque qui a le plus profité de l’ère Poutine. Il a déclaré que le dirigeant du pays doit être quelqu’un que la communauté des affaires contrôle, et qui peut « prendre des décisions qui assurent l’efficacité économique » .

« Le président de la Russie est en fait un top manager qui dirige l’ensemble du pays » , dit Deripaska. « C’est un homme intelligent et sensé, qui ne s'aventure pas en dehors de ses prérogatives… Désormais, tout favorise l’économie et les affaires, nous n’avons plus les problèmes de la décennie précédente. Nous pouvons dépenser de l’argent tranquillement, et nous le faisons ».

Difficile de trouver une description plus précise et complète des manières de l’oligarchie russe que cet aveu de Deripaska. Ses propos prouvent clairement que les dirigeants de la Russie maitrisent le savoir-faire de la gouvernance politique qui favorise les grosses entreprises. En manquant de finesse, les méthodes de l’élite russe pour s’accrocher au pouvoir sont aussi efficaces que les stratégies politiques déployées par les grandes corporations des pays développés.

Mais le commentaire de Deripaska montre aussi que même un membre éminent du clan des oligarques qui ont mis Vladimir Poutine au pouvoir en 1999 peut garder ses possibilités ouvertes. Dans le monde des affaires, comme dans les relations internationales, la loyauté n’existe pas. Il n’y a que des intérêts, d’autant plus que ceux des magnats du calibre de Deripaska sont mondiaux et s’étendent bien au-delà des frontières russes. Par conséquent, quand et si le pouvoir politique en Russie change, la gestion oligarchique du pouvoir et les acteurs du jeu risquent de changer aussi.

La situation politique actuelle n’oblige pas encore aux modifications dans les règles de la démocratie russe, mais il est possible qu’après avoir remporté l’élection, Poutine et ses hommes seront confrontés à une opposition vigoureuse et contagieuse qui les obligera à céder le pouvoir politique. La chute du régime communiste en 1991 est la meilleure preuve que les régimes non démocratiques ne peuvent pas survivre quand ils ont épuisé la patience du peuple.

Felix Goryunov est un journaliste économique basé à Moscou, qui écrit sur l’actualité économique internationale depuis plus de 30 ans.

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