L’honnêteté nous sauvera

Crédits photo : Rossiyskaya Gazeta

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L'avis d'un politilogue.
Leonid  Radzikhovski. Crédits photo : service de presse

Les manifestations par -20° ont réussi à merveille, que ce soit les patriotes (pro-Poutine, ndlr) du Mont Poklonnaïa ou les libéraux de la place Bolotnaïa (opposition, ndlr). J’ignore ce que les organisateurs du rassemblement pro-Poutine sous-entendent par leur slogan « Nous avons quelque chose à perdre » et ce qu’espèrent trouver les organisateurs de l’autre. Je sais toutefois une chose : je ne veux pas perdre la paix civile. Exciter les passions est chose aisée. Pas besoin d’avoir une belle voix : il suffit de crier « au feu ! » et la salle s’échauffe. Allumer les passions est plus facile que de les éteindre.


Pourtant, une politique purement « végétative » n’existe pas. Et dans notre hiver si froid, il y a deux solutions : soit rester paisiblement à la maison, soit - si vous descendez dans la rue - se réchauffer en usant de méthodes fortes. Que faire pour empêcher les manifestants de recourir à la violence ?


Je n’ai aucune raison d’aimer les « bolcheviques libéraux ». Néanmoins, les gens rassemblés sur la place Bolotnaïa sont à mes yeux plus attrayants que ceux venus pour soutenir Poutine sur le Mont Poklonnaïa. Ils n’ont pas été convoyés par autobus. Ils sont venus librement.


Les masses de l’opposition sont plus motivées, mais les leaders pro-Poutine sont plus agressifs envers l’« ennemi ». D’ailleurs, personne ne cherche en réalité à comparer les forces en présence, et les images télévisées montrent d’un côté comme de l’autre une foule compacte...


Les deux rassemblements se rejoignent dans la démagogie.


Le principal objectif de « Bolotnaïa » est la « Russie sans Poutine ». Le mouvement ne s’en cache pas : Dieu merci, sous le « régime de Poutine », on peut réclamer ouvertement « Poutine, démission ! » . Mais l’exigence de base des anti-Poutine est toujours mentionnée en dernier dans leurs résolutions, comme camouflée : « des élections honn ê tes ».


Pourtant, les résultats des sondages impartiaux indiquent que Poutine va l’emporter. Les manifestants de l’opposition seront-ils plus favorables à Poutine si ce dernier est élu sans tricherie, « honnêtement » ? J’en doute. Pour eux, honnêtement signifie sans Poutine .


Leur autre slogan, « Pas un seul vote pour Poutine » , est plus sincère. Mais le fait est que Poutine va gagner sans leurs voix. Pour qu’il perde, il faudrait justement un décompte des voix malhonnête… Quel est donc l’espoir des gens venus à Bolotnaïa ?


Dans cette situation, la minorité agressive et indisciplinée n’a plus qu’une seule issue : rendre indissociable les notions d’« honnête » et de « sans Poutine » et à partir de là, susciter une vague d’énergie telle que, si elle ne balaie pas Poutine, elle le place au moins sous une intense pression psychologique.


Du côté de Poklonnaïa, on distille des mensonges sur le rôle sinistre de l’impérialisme américain. Il est facile d’en faire l’amalgame avec les manifestants d’opposition pour provoquer un réflexe patriotique.


En réalité, le gouvernement américain aurait tout à redouter de l’effondrement d’une puissance nucléaire. En 1991, les États-Unis ont accueilli comme un choc la désintégration brutale de l’URSS. Aujourd’hui, la Russie est un de leurs partenaires. S’ils étaient convaincus que Poutine serait remplacé par Kassianov ou Nemtsov, ils travailleraient alors peut-être dans ce sens. Mais le Département d’État et la CIA savent que l’effondrement rapide de l’autorité en Russie a peu de chances de tourner à leur avantage. En quoi [le communiste] Ziouganov ou M. Chaos au Kremlin serait-il mieux pour les États-Unis que Poutine ? Seuls les patriotes de Poklonnaïa le savent.


En réalité, nos problèmes politiques sont causés non par les Américains, mais par quelques fonctionnaires russes. Au final, il ne faut pas semer la panique. Aucune « guerre civile » ne nous menace dans l’immédiat, mais un risque de dérapage existe.


Pour l’éviter, la solution est simple. Et le plus drôle est qu’elle a été réclamée par les manifestants des deux rassemblements. Il faut des élections justes. Alors - et seulement alors - il n’y aura aucune raison de régler ses comptes ailleurs que dans les bureaux de vote.

Leonid  Radzikhovski est politologue.

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