Christopher Mouravieff-Apostol : apôtre du patrimoine

Source : Maison Christopher Mouravieff-Apostol

Source : Maison Christopher Mouravieff-Apostol

Christopher Mouravieff-Apostol, homme d’affaire et mécène suisse, descendant de la célèbre lignée russe, revient sur la terre de ces ancêtres pour se consacrer à la restauration du palais familial à ses frais et en faire un musée. L’histoire de ce Suisse d’origine russe, qui s’est battu pour obtenir le bail de cet édifice familial afin d’investir son propre argent dans sa rénovation, est unique en son genre.

Dans l’hôtel particulier datant du XVIIIe situé rue Staraïa Basmannaïa, un homme élégant, occupé à choisir des poignées de porte pour l’enfilade, tout en finalisant les détails du projet de restauration, prend le temps de répondre à nos questions. Il nous raconte comment il a découvert, en venant pour la première fois visiter la Russie, que son nom est connu de tous depuis les bancs de l’école. Il est en effet issue de la grande noblesse russe, les Mouravieff-Apostol. La chance leur tourna le dos après les évènements de 1825, suite au soulèvement des Décembristes contre la monarchie et l’esclavage. Trois des frères Mouravieff-Apostol faisaient partie des initiateurs de ce mouvement très fortement réprimé et la plupart des participants furent exécutés ou exilés. Après la Révolution de 1917, la famille immigra en Suisse, à Genève.

Rien ne présageait un retour jusqu’à ce qu’en 1991, Moscou les invite, dans le cadre d’un programme culturel d’échange, à découvrir les endroits liés à leurs ancêtres.

« Je suis arrivé à Moscou avec mon père et mon oncle. Ce que j’ai vu m’a beaucoup impressionné. J’ai compris que j’étais à ma place, que je ressemblais à ces gens », se souvient Christopher Mouravieff-Apostol. C’est la première fois qu’il visitait l’hôtel familial. A l’époque, c’était une filiale en piteux état du Musée historique. Le toit s’était effondré et il n’y avait pas de budget pour le réparer. « Lorsque j’ai vu l’état dans lequel se trouvait la maison de mes aïeuls, mon sang n’a fait qu’un tour. Il pleuvait à l’intérieur par les trous de la toiture ». Plusieurs banques voulaient le louer, le détruire et le reconstruire du neuf, ce qui aurait été moins coûteux que de le restaurer : le bâtiment était en danger. Christopher Mouravieff-Apostol décida alors de prendre les choses en main.

« Il m’a fallu quelques années rien que pour en obtenir le bail et mettre au point le plan de rénovation. Les travaux ont commencé en 2002 ».

Ce qu’il a réussi à faire en moins de dix ans force le respect des spécialistes de la restauration du patrimoine. Furent engagés exclusivement des spécialistes de haut niveau qui n'utilisèrent que les matériaux d’origine.

« Durant les travaux de réhabilitation, nous nous sommes efforcé de respecter au maximum  l’esprit de la maison, son acoustique particulière, les matériaux et les technologies utilisées lors de sa construction. Il me semble qu’il faut garder tout ce qu’on peut. Même si l’édifice à été rénové à 60% pour des raisons purement techniques, il a gardé son authenticité. Même les produits pour les travaux de construction étaient préparés selon des recettes d’époque ». Cette rigueur en a impressionné plus d’un. Les briques manquantes étaient fabriquées selon les techniques anciennes, le bâtiment a été repeint avec une peinture minérale « anglaise », selon une recette originale datant du XVIIIe siècle, et la cour a été pavée à l’ancienne.

Christopher Mouravieff-Apostol avoue que cette réussite est en grande partie dûe à l’enthousiasme et au professionnalisme de son bras-droit , Tatiana Makeeva, professeur de français à l’Université de Moscou, à laquelle il s’adressa sur recommandation d’amis. « J’ai eu de la chance qu’elle accepte de m’aider. Sans elle, je n’y serais jamais parvenu », avoue-t-il. Tatiana a même suivi des cours de restauration pour pouvoir comprendre les spécialistes.

Aujourd’hui, les travaux sont en phase finale : l’hôtel prévoit d’ouvrir ses portes en mars 2012 et la vie culturelle va de nouveau battre son plein comme à l’époque. En tous cas, c’est ce que souhaite Christopher Mouravieff-Apostol. « Je veux que la maison revive. Que comme avant, elle accueille des expo, des conçerts, des rencontres. J’ai beaucoup d’idées : organiser des spectacles pour enfants, des résidences d’artistes, etc. D’ici un an, après l’inauguration, il y aura un musée Décembriste, où seront exposés des objets et des reliques. Un des objectifs de ce projet est que l’histoire des Décembristes ne tombe pas aux oubliettes. Je trouve que c’était des hommes d’honneur qui se battaient pour une juste cause, de véritables héros. Je veux que les gens se souviennent. Si je ne le fais pas, qui le fera ? »

C’est  également Christopher Mouravieff-Apostol qui est à l’origine de la journée en hommage à l’insurrection des Décembristes, célébrée le 14 décembre, bon prétexte pour réunir les descendants des héros et à commémorer ensemble ce jour mémorable. Par ailleurs, il souhaite restaurer le deuxième étage, qu’il habite avec sa femme suisse Coraline – qui s’est aussi découvert des racines russes –, leur fille aînée Tatiana et leurs fils jumeaux Dmitri et Alexandre. « Tant que les jumeaux sont trop petits, on ne peut pas venir tous ensemble. Avant, il nous arrivait de rester longtemps. J’attends que ma femme vienne et aménage tout à son goût ».

Christopher Mouravieff-Apostol est persuadé que cette maison aura une influence sur l’éducation de ses enfants. « J’espère que mes enfants, en plus du nom, seront porteurs de la langue de leurs ancêtres. Ma fille aînée apprend le russe et parle beaucoup mieux que moi. J’ai commencé à l’apprendre en 1991. Mon père ne parlait jamais russe avec moi, ne croyant pas que nous reviendrions un jour. Je regrette de ne pas maîtriser le russe. J’aimerais m’y consacrer mais je n’ai pas le temps ».

Pour lui, cette maison dans laquelle il a investi beaucoup d’argent sans espoir d’en devenir propriétaire un jour, est devenue le fil qui le relie à la Russie. « Oui, on peut qualifier ce projet d’insensé, mais il compte beaucoup pour moi. Les Suisses doivent me prendre pour un fou. Ils sont très précautionneux en matière de finances. Mais certains achètent bien des yacht ou des grosses voitures, ce qui n’est pas très rentable. Seulement pour le plaisir. Pour moi, la maison familiale est un véritable retour aux sources. Ce sont des racines que je pensais perdues à jamais ».

L’Etat russe n’avantage en rien les gens comme Christopher Mouravieff-Apostol. Et s’il veut racheter l’édifice, il devra passer par une vente aux enchère et le prix de départ ne tiendra aucun compte des quelques millions d’euros qu’il aura investis dans la reconstruction. « Le fait que je l’ai restauré ne joue aucun rôle. Si quelqu’un monte les enchères, je perds tout », se désole l’homme d’affaires. Tout le monde a conscience de l’aberration de la situation. «  J’espère qu’une nouvelle loi verra le jour. Au moins, pour avoir la possibilité d’établir un bail à long terme pour 99 ans, comme en Grande-Bretagne. Ce sujet est d’actualité et mon exemple n’est pas un cas isolé ».

Voit-il ses enfants vivre en Russie ? Christopher répond sans détour : « J’y ai pensé : pourquoi pas ? La vie ici s’est révélée  bien plus difficile que je ne le pensais. Mais tout de même, c’est un pays fort, intéressant, débordant de talent, magnifique, et beaucoup de belles choses attendent la Russie ». Des paroles pleines d'espoir qu’on ne demande qu'à croire.

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