Anna Politkovskaïa, héroïne de BD

Image : service de presse

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Source : service de presse

«  Une bande dessinée sur Politkovskaïa ? Mais c’est un livre pour enfants ?! », entendait Igort à chaque fois qu’il mentionnait en Russie son projet. Il finira par dire qu’il écrit un roman. Les Cahiers Russes, nouvelle  BD du dessinateur italien, tient en effet plus de Tchekhov que d’Action Comics, même si l’on vient parfois à se demander si Anna Politkovskaïa ne serait pas un peu Superwoman.

Qui était Anna Politkovskaïa ? Pourquoi  poursuivait-elle ses enquêtes et ne cédait pas devant les menaces, même après avoir frôlé la mort à plusieurs reprises ? Voilà la question qui a poussé Igort à aller visiter l’immeuble de la journaliste à Moscou et d’entrer dans l’ascenseur où elle a été assassinée… « L’avantage que j’ai, par rapport à un journaliste, c’est de ne pas être en permanence à la recherche d’un scoop », dit-il. Anna Politkovskaïa a été assassinée en 2006 et l’enquête semble enterrée depuis longtemps. Même quand on dévoile à Igort la relation secrète entre Politkovskaïa, Litvinenko (ex- agent secret russe empoisonné au polonium radioactif à Londres) et l’homme politique tchétchène Ahmed Zakaev, il n’en a cure. « Je le mentionne, mais ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce que je veux, c’est raconter les histoires des gens. »

« La mort d’un homme est une tragédie, la mort d’un million, c’est de la statistique », disait Staline.  C’est bien de tragédies qu’il s’agit dans Les Cahiers Russes.  Du lot anonyme des statistiques de la guerre en Tchétchénie, Igort ressort une poignée de vies brisées et, avec son crayon pour toute arme, fait revivre certaines des enquêtes qui ont coûté la vie à Politkovskaïa. Et si, dans ces cahiers tchétchènes, on tourne certaines pages plus vite que d’autres, ce n’est point pour le suspense de ces histoires que l’on connaît souvent grâce aux investigations de la journaliste, mais pour ne pas croiser le regard des victimes brûlant les pages.

Le recours aux interviews et aux flash-backs peut faire penser à la construction de  Valse avec Bashir. Il ne s’agit pourtant pas là de la reconstruction d’une enquête, mais plutôt d’une compilation d’histoires éparses et parallèles. Des origines du conflit russo-tchétchène au XVIIIe siècle à la jeunesse de Tolstoï, des plaines de Sibérie d’aujourd’hui à la déportation des paysans ukrainiens dans les années 1930, l’auteur établit de saisissants parallèles. De ces épisodes qui se succèdent et s’agencent tel un kaléidoscope monstrueux, on entrevoit le peu de valeur qu’une vie humaine a parfois en Russie.

« C’est terrible pour moi de penser que mon livre puisse être perçu comme antirusse. Je sais qu’aimer quelque chose  et raconter des atrocités sur cette chose est contradictoire. C’était en effet un voyage très dur. Galia Ackerman (amie et traductrice d’Anna Politkovskaïa, ndlr) a même dû me faire la psychanalyste ! Je l’appelais tout le temps et demandais : « Mais Galia, qu’est-ce que mon père aurait pensé de moi ? ». Mais c’est aussi parce qu’on aime quelque chose que l’on peut voir ses limites. »

Ce regard à la fois candide et désabusé, Igort aimerait bien le porter, maintenant, jusqu’aux pages de Novaya Gazeta. Pour Anna.

Les Cahiers Russes, par Igort, ed. Futuropolis, 172p, 22€

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