Saint-Pétersbourg a son mot à dire : « L’espoir n’est pas une utopie »

Crédits photo : Andrey Samoylov

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Ces trois dernières semaines, dans la presse, il n’y en a que pour la capitale. Certes, Moscou est la vitrine de la Russie, qui fait converger pouvoir, richesse ainsi que les revendications populaires. Toutefois, il ne faut pas oublier que cet éveil des consciences se produit sur l’ensemble du territoire russe. Les gens, pour la première fois depuis plus de 20 ans, se sont levés, ont tenté de s’organiser et sont allés manifester contre l’usurpation de leur voix électorale, en revendiquant leur mécontentement et en exigeant la prise en compte de leurs droits.

Saint-Pétersbourg est la deuxième ville de ce vaste pays.  Malgré une très forte centralisation, qui porte préjudice à son rayonnement et ne lui laisse pas beaucoup de place, ses habitants ont leur mot à dire.

La Russie d’Aujourd’hui a rencontré quatre manifestants pétersbourgeois dans le cadre du rassemblement du 24 décembre sur la place Pionerskaïa. Ils sont jeunes, actifs, plus ou moins engagés, représentantatifs de cette nouvelle société civile en formation. Unis autour de l’idée d’exiger un pouvoir légitime, ils ont tous, par ailleurs, un rapport  direct avec la France. Ils nous parlent de l’influence de la culture française sur leur engagement politique, du mouvement contestataire à St. Pétersbourg et de ses problèmes d’organisation et des perspectives d’avenir de cette vague de protestation.

 

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Alexandra Zemtsovskaya-Beliak, 22 ans, travaille dans un organisme culturel français à Saint-Pétersbourg. A obtenu en 2011 son Master de cinéma et audiovisuel à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Dmitri Iakovlev, 30 ans, éditeur à Boomkniga et directeur du festival de bande-dessinée Boomfest. En contact constant avec ses collègues et amis français du milieu de la BD.

 

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Ivan Kvassov, 39 ans, publicitaire et poète et Anna Moroz, économiste. Leur famille proche habite depuis plus de trente ans en France. Ils y font des séjours réguliers. 


 

Xénia Ermochina, 23 ans, étudiante en Sciences politiques à l’Université européenne de Saint-Pétersbourg, activiste du mouvement Action étudiante. La pancarte dit : « Ce n'est pas d'utopie dont il est question mais d'espoir. Et ça fait la différence » Vsevolod Nekrassov

 

À votre avis, le fait que vous soyez en contact avec la France et la culture française a-t-il eu une influence sur votre statut de manifestant aujourd’hui ?


Alexandra Zemtsovskaya-Beliak : Indéniablement. Déjà, étant petite et venant en France avec mes parents, j’avais l’impression d’arriver dans une société totalement différente, de découvrir à travers les conversations un autre monde, où il est possible d’exprimer son opinion et son opposition. Comme si les gens se sentaient maîtres de la situation et pouvaient changer ce qui ne leur plaisait pas. C’était même un devoir. Puis, en faisant mes études à Paris, j’ai rencontré une activiste de l’UNEF (syndicat étudiant), très radicale, qui se battait pour les droits des étudiants et qui m’a vraiment impressionnée. En Russie, les étudiants essaient de survivre. Moi même, j’étais déjà bien contente de toucher mes 10 euros de Bourse et là, il était question de revendication d’idées, de liberté.

Dmitri Iakovlev : Il y a à peine 8 ans, j’étais totalement apolitique. C’est en commençant à travailler avec des français dans le cadre de mon activité autour de la BD, que j’ai découvert que l’actualité politique est un sujet de conversation comme un autre et même très intéressant. Les jeunes sont très impliqués et critiques et la politique est ancrée dans le quotidien, ce qui était loin d’être le cas en Russie. Jusqu’à aujourd’hui, tout au moins.

Xénia Ermochina : Moi, j’ai toujours été très contestataire et c’est dans l’objectif précis d’apprendre les techniques de politisation étudiante et méthodes d’action militantes que je suis venue étudier en France. Mon diplôme s’intitule : Occupation des locaux universitaires : point de bifurcation dans les carrières étudiantes. Et suite à mon expérience française, j’ai l’intention de développer les syndicats étudiants en Russie.

Ivan Kvassov : Ma tante vit à Paris depuis plus de trente ans. Elle est partie d’URSS, entre autres, pour raisons politiques. Vous imaginez bien sa position par rapport à ce qui se passe.

Tandis que Moscou réunissait près de 100 000 personnes le 24 décembre, Saint-Pétersbourg fait un flop avec moins de 5 000 participants. La frustration est évidente. Que vous pouvez dire sur les dernières manifestations à Saint-Pétersbourg ?


Ivan Kvassov : Ce qui s’est passé à Saint-Pétersbourg est une honte. Nous avons été présents à toutes les manifestations depuis le début du mouvement ,même celles non autorisées au lendemain des élections (5, 6 et 7 décembre). C’était très bien parti, mais cette fois c’est un vrai fiasco. Les partis n’ont pas pu régler leurs querelles politiques et s’unir pour la même cause comme à Moscou. Au lieu de ça, la manifestation a été divisée en deux et dispatchée. Le parti Russie juste s’est approprié honteusement le public de la place Pionerskaïa à renfort de distribution de drapeaux et accrochage de leur bannière au-dessus de la tribune. Tandis que la place Sakharov, près de l’Université, où nous nous sommes rendus égalemet, a été envahie par les nationalistes. Résultat : personne ne s’y retrouve. Les partis politiques nous ont usurpé notre droit de contestation.

Alexandra Zemtsovskaya-Beliak : La manif d’aujourd’hui ressemblait plus à une campagne électorale. L’opposition n’arrive décidément pas à s’organiser. Les responsables doivent se mettre d’accord et élire un comité d’organisation. Saint-Pétersbourg manque de moyens mais aussi de personnalités pour attirer les gens et porter le mouvement. On subit la centralisation car nombre de gens connus sont partis à Moscou faire carrière et militent de là-bas.

Xénia Ermochina : Il y a une forte différence entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Il est indéniable que Moscou réunit des gens venus faire leurs preuves, qui ont la gnaque, elle apparaît plus ambitieuse, plus active. Saint-Pétersbourg est plus froide, mélancolique, sceptique et flegmatique. Mais elle a un potentiel énorme qu’il ne faut pas négliger. Les gens sont très motivés : à la première manifestation non autorisée, le 5 décembre, au lendemain des législatives, près de 5 000 manifestants sont sortis dans la rue, dans un élan spontané, presqu’autant qu’à Moscou. Les gens étaient prêts à venir manifester toutes les semaines.

Dmitri Iakovlev : Il n’y a aucune personnalité médiatique pour porter le mouvement, mais il n’y a pas non plus de presse écrite représentative de la jeunesse contestataire pour éclairer et informer les gens intéressés au niveau de la ville. Tout se passe sur le Net.

Quel bilan à ce jour pour le mouvement contestataire et les perspectives au vu des élections présidentielles de mars 2012 ?


Xénia Ermochina : La plus grosse avancée est que les jeunes n’ont plus peur de parler politique. Dans les universités, on ne parle que de ça, ce dernier mois. Les étudiants se regroupent entre eux. Des réseaux se forment. Le champ politique s’ouvre et les gens ne craignent plus d’y rentrer. Ils se préparent concrètement pour contrer les présidentielles. Tout peut se produire ! C’est un véritable capital humain qui peut et doit être utilisé en mars. Si on arrive à atteindre le million de manifestants dans la rue, il se passera forcément quelque chose. Beaucoup sont même prêts à des actes plus violents. Mais pour l’instant, l’important est de continuer à construire. Celà nécessite du temps et un effort de tous les jours, certes moins attirant que le côté romantico-héroïque de ces manifestations mais aussi indispensable.

Alexandra Zemtsovskaya-Beliak : On assiste à une véritable naissance de la société civile mais il manque l’expérience. Les politiques, pour la plupart, ne savent pas encore mener le dialogue. Ils doivent apprendre. C’est un énorme chantier, un travail de fond qui consiste à revoir tout le système. Ça a toujours été un milieu tellement cloisonné, inaccessible. Il faut que des gens « normaux » commencent à s’y intéresser et aient la volonté de représenter les nouvelles revendications. Quant au mouvement contestataire, pour Saint-Pétersbourg, il reste un mois avant la prochaine manifestation prévue pour février. Le but est de mettre en place un comité d’organisation efficace. Et pourquoi pas en demandant un coup de pouce aux organisateurs de Moscou, pour mettre le système sur les rails.

Ivan Kvassov : Après les manifestations que j’ai vu aujourd’hui, force est de constater que Saint-Pétersbourg est larguée. Elle manque d’organisation et de structure malgré un potentiel énorme. Il faudrait s’adresser au comité d’organisation de Moscou pour aider à organiser le processus à Saint-Pétersbourg et le superviser. Il faut qu’on se réveille et qu’on cherche des personnalités fortes prêtes à être les porte-paroles du mouvement. Notre ville n’en manque pas. Il faut faire sortir un million de personnes en mars pour que les choses commencent à changer.

Dmitri Iakovlev : Moi, je suis sûr que nous sommes capables de nous débrouiller et de constituer notre propre comité d’organisation avec juste une aide consultative de Moscou ou pourquoi pas d’organismes français. Il doit bien y avoir des gens capables de s’en charger. Il faut réunir un groupe technique. C’est ce qui est en train de se passer par le biais de réseaux sociaux comme VKontakte (équivalent russe de Facebook), qui d’ailleurs rappelons-le, sont à l’origine de l’ampleur et de la réactivité de ces regroupements. Certains activistes sont en train, par ce biais, de mettre en place des cours de droits gratuits et des séminaires pour former les observateurs pour les élections à venir.

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