L'union eurasienne de Poutine

Image de Niyaz Karim

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Le Premier ministre Vladimir Poutine a publié début octobre dans le quotidien Izvestia un article intitulé « Un nouveau projet d'intégration pour l'Eurasie ». L'article est consacré au projet d'Espace économique commun, voué à donner le jour à l’Union eurasienne, « maillon de la ­Grande Europe, unie par les valeurs de liberté, de démocratie et les lois du marché ». L’Union eurasienne est conçue par Poutine comme « une puissante union supranationale, capable de se muer en un des pôles du monde moderne et de jouer le rôle de connecteur efficace entre l'Europe et L'Asie  ».
Pragmatisme nécessaire

Alexandre Strokanov, Russia Profile

Alexandre Strokanov est professeur d’histoire, et directeur de l’Institut des langue, histoire, et culture russes à l’université Lyndon State College au Vermont, États-Unis.


L’article de Poutine est sans doute le premier d’une série de pas qui vont déterminer sa présidence à venir. Il faut reconnaître que c’est un acte positif, qui rencontrera l’approbation des gens dans différents coins de l’ex-URSS. Il sera également soutenu par la majorité des hommes d’affaire russes et la société en général. La nécessité d’une nouvelle forme d’intégration dans la région est évidente et attendue depuis longtemps, ne manquait que la volonté politique des dirigeants des pays concernés.



Les tentatives précédentes, comme l’Union douanière ou l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), ont été importantes mais présentaient peu de perspective de développement et un caractère fragmenté. Dans son article, Poutine a présenté clairement son dessein, élaboré sur une structure similaire à celle de l’UE. Si le projet réussit, Poutine pourra ajouter à sa liste d’honneurs un nouvel accomplissement qui aura un auditoire beaucoup plus large. Il deviendra non seulement un héros russe, mais eurasien. Qui plus est, Poutine est fait pour rassembler les morceaux éclatés de l’ancienne Union soviétique. Dans cette perspective, le changement de pouvoir qui devrait advenir en Russie en 2012 est cohérent. La succession politique au Kazakhstan ne devrait pas poser beaucoup de problèmes parce que les élites locales comprennent que l’existence d’une telle union garantit l’intégrité territoriale et la paix intérieure au pays. Le Belarus est plus imprévisible, mais néanmoins, la majorité des gens vont soutenir le projet et le pouvoir de Minsk, quel qu’il soit, sera forcé de suivre l’orientation géopolitique de la société.

Aussi brillant soit-il, ce projet devra faire face à un grand ­nombre d’obstacles, dont les dirigeants du Tadjikistan et du Kirghizstan, et plus encore de l’Ouzbékistan et du Turkménistan (qui n’ont même pas été mentionnés dans l’article). Les tensions entre les voisins d’Asie centrale sont un problème autrement plus grave que les questions de succession dans les pays ­membres de l’Union douanière.


Une situation similaire persiste aux frontières occidentales. Mais dans le même temps, l’Union eurasienne pourrait ouvrir la voie à une résolution du conflit autour du Nagorny Karabakh, tandis que la Moldavie pourrait régler ses problèmes avec la Transdniestrie. En attendant, tous ces conflits et tensions sont autant d'embûches pour le développement d’une communauté des nations dans l’ancien espace soviétique.

Les pays qui choisiront de ne pas participer au projet risquent de se retrouver marginalisés dans la mondialisation et perdants sur les avantages de l’intégration. Ce serait toutefois une mauvaise idée de forcer qui que ce soit à rejoindre l’Union. C’est une décision qui doit s’appuyer sur un référendum populaire et non sur un vote parlementaire ou un décret présidentiel. Il n’y a aucune urgence à étendre l’Union, qui doit se développer naturellement, et seuls les pays qui y sont prêts doivent être autorisés à y entrer. Le facteur chinois est essentiel également, car la Chine joue un rôle de plus en plus important en Asie centrale, tout en élaborant des projets de rapprochement avec le lointain Belarus. Néanmoins, j’espère que les dirigeants centrasiatiques comprennent bien que la Chine ne pourra jamais leur offrir les mêmes opportunités que la Russie. La Chine est une autre civilisation et une interaction profonde entre des peuples musulmans et les Chinois est peu probable. L’Union européenne, quant à elle, doit prendre acte des bénéfices d’une Union eurasienne, et accepter les limites à sa propre expansion. Il va de soi, par exemple, que l’Ukraine ne pourrait jamais faire partie de l’UE. Ce simple fait doit être accepté à Bruxelles et l’entretien de faux espoirs abandonné.

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Bercé par de vieilles illusions

Ira Straus, Russia Profile

Poutine propose deux définitions géopolitiques contradictoires de son Union eurasienne : elle est à la fois un pôle au sein d’un monde multipolaire et une partie d’un espace européen uni. Selon lui, l’Union eurasienne sera une « structure puissante supranationale capable de devenir l’un des pôles du monde contemporain et un lien entre l’Europe et la dynamique zone Asie-Pacifique » . De plus, elle est sensée faire partie intégrante de « la grande Europe unie par des valeurs communes en matière de liberté, de démocratie et de lois du marché » , et permettre à ses membres d’intégrer plus vite l’Europe.

Cette antinomie est typique de la politique étrangère de la Russie sous l’ère Lavrov. L’espace européen uni – parfois décrit avec grandiloquence comme une unification de la chrétienté et de ses trois « gros morceaux » que sont l’Amérique, l’Europe et la Russie – a été conçu par Lavrov et Poutine pour « unifier » un équilibre classique des pouvoirs avec toutes les contradictions internes et intrinsèques que cela sous-entend ; c’est-à-dire sans tenir compte et, dans une large mesure, en opposition avec l’unité actuelle cons­truite autour de l’OTAN, étant donné que l’équilibre des pouvoirs a disparu pendant la Première Guerre mondiale. La véritable unité occidentale a la volonté de s’intégrer et a dépassé les contradictions vieilles de plusieurs siècles des politiciens des puissances européennes.

Сe qui est nouveau dans l’utilisation par Poutine de ces définitions opposées est qu’il renforce encore plus la contradiction de Lavrov. Il en fait un paradoxe au cœur de ce qui est sensé devenir le principal projet de la Russie, pas seulement une contradiction dans sa rhétorique de politique étrangère, et ce en gardant ses options ouvertes.

Poutine fait maintenant des déclarations rappelant les appels à l’unité de la chrétienté souvent passionnés mais toujours vides de Lavrov. Elles ressemblent aussi beaucoup à l’appel de l'ancien Premier ministre français Edouard Balladur, initiateur de la transformation de la Communauté européenne en Union europé­enne, pour former une Union de l’Occident, et ce afin de maintenir l’influence nécessaire et le rôle positif de l’Ouest dans le système mondial, empêchant ainsi qu’ils se ré­duisent trop ou soient perdus au profit d’autres pays et régions en pleine croissance. Balladur a un autre point commun avec Poutine : dans un style typiquement français, il accepte et embrasse la multipolarité. Mais une grande différence subsiste. En effet, Balladur évite d’utiliser la multipolarité de manière destructrice. Il était dans le bon camp (celui des gagnants) durant la guerre en Libye, contrairement au gaullisme naïf et suicidaire de la Russie actuelle qui, au nom d’une résistance acharnée contre l’unipolarité, se place du côté des perdants.

Certains ont prétendu que l’Union eurasienne visait un autre objectif plus concret : établir la domination russe dans les pays et politiques étrangères de l’espace post-soviétique sans s’immiscer dans leurs affaires intérieures. Dans la pratique, même une « union » aussi limitée ne devrait pas donner beaucoup de résultats. En effet, le nationalisme est trop présent dans la région, tout comme une méfiance viscérale envers la Russie. Cette tentative aura des conséquences, comme ce fut le cas dans un passé récent. Il reste à espérer que la Russie et l’Occident ont tiré la leçon après les buts qu’ils ont marqués contre leur propre camp en essayant chacun d’empiéter sur l’espace de l’autre.

Cette « union » vise-t-elle à exclure l’influence occidentale de son espace ? Bien sûr. L’exclusion de toutes les puissances étran­gères, dont la Chine, est normale dans une véritable union. Immédiatement après avoir annoncé les objectifs de l’Union, Poutine s’est rendu en Chine pour flatter son rôle géostratégique. L’idéologie multipolaire est toujours orientée dans ce domaine. Elle n’est pas neutre, mais concrètement contre l’Occident, le seul réel pôle existant actuellement dans le monde. C’est la raison pour laquelle la multipolarité mènera à un échec, l’unipolarité étant la maison naturelle de la Russie.

Malgré tous les échecs essuyés depuis 1991, c’est précisément à cette union unipolaire émer­gente de l’espace occidental – l’union de la grande expansion de la culture européenne, dans les domaines où cette culture a évolué vers une forme politique et économique moderne – qu’appartient la Russie en tant que pays de culture européenne. C’est la destination de la Russie, la direction que la boussole indiquera toujours. C’est sa destinée 
à long ou moyen terme, bien 
qu’elle puisse continuer à la repousser à plus tard. Pour l’instant, elle ne peut que s’attacher à sa maison naturelle en tant qu’allié stratégique dans des 
formes partielles et prélimi­naires, mais toujours sé­rieuses. Il serait préférable pour la Russie de prendre cet engagement de manière cohérente, sinon elle se tirera une fois de plus une balle dans le pied.

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