Le dernier réformateur

Crédits photo : PhotoXPress

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« On m'a récemment demandé: « Comment vous présenter désormais? » J'ai répondu: « simplement, doyen de la faculté des arts libres et des sciences », raconte avec un grand sourire Alexeï Koudrine, qui est devenu doyen en juin dernier.

Beaucoup se demandaient alors : pourquoi le ministre a-t-il assumé un fardeau supplémentaire, pourquoi n'a-t-il pas pris la tête de la faculté d'économie ? Il est clair désormais que Koudrine avait planifié sa démission. L’ancien ministre explique le choix de la faculté par le fait que « le pays connaît une pénurie aigüe de personnes capables de générer de nouvelles idées et de penser de façon conceptuelle ». Koudrine fait indéniablement partie de ces derniers.

Vingt ans après l'effondrement de l’URSS, le gouvernement voit partir son dernier réformateur, un représentant du camp libéral qui, de façon souvent douloureuse et contradictoire, prenant à rebours les humeurs de la population et de la plupart de l'élite, a essayé de reconstruire l'économie postsoviétique d'une manière inédite.

Selon l’expression d’Anders Aslund, chercheur à l'Institut de Washington pour l'économie internationale, « M. Koudrine a traversé la vie sur deux jambes :  Tchoubaïs et Poutine ». Jusqu'au début de l'ère Poutine, Koudrine suivait partout Tchoubaïs, à la mairie de Saint-Pétersbourg, où il était responsable des finances, puis au sein de l'administration présidentielle, au ministère des Finances. A la mairie de Saint-Pétersbourg, Koudrine s’était hissé à la tête du Comité de l'Economie et des Finances en trois ans seulement.

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Le ministre des Finances démissionne

« Pratiquement personne n’avait d'expérience pratique. Pour diriger un nouveau pays, mieux vaut ne pas avoir l’expérience des méthodes anciennes », déclare l’ancien camarade de classe et ami proche de M. Koudrine, Dmitri Travine. Dans un tel contexte, le jeune scientifique semblait taillé sur mesure.

C’est à  la mairie de Saint-Pétersbourg que Koudrine a fait la connaissance de Poutine. Quand, en 1996, Koudrine et Poutine ont déménagé de Saint-Pétersbourg à Moscou, leur tandem ne possédait ni leader, ni subordonné. Ils étaient plutôt deux compagnons d’infortune épaulés par Tchoubaïs. Il existe même des rumeurs selon lesquelles, pendant les premiers temps après leur arrivée à Moscou, Poutine aurait vécu dans la cuisine de Koudrine. Poutine marchait sur ses traces, comme en mars 1997 par exemple, lorsqu’il fut nommé chef de la Direction générale du contrôle de l'administration présidentielle en substitution de Koudrine, promu au ministère des Finances.

Lorsqu’Evgueni Primakov est devenu premier ministre, Alexeï Koudrine a quitté son poste de premier vice-premier et ministre des Finances pour devenir l’adjoint d’Anatoli Tchoubaïs dans la holding énergétique russe RAO EES. Pendant ce temps, Vladimir Poutine doublait son camarade dans son ascension vers le pouvoir, en occupant en août 1999 le poste de premier ministre. Il prit Koudrine dans son gouvernement. Au cours des onze dernières années, M. Koudrine a été sincèrement dévoué à Poutine.

Monsieur « Niet »


Au gouvernement, M. Koudrine a été surnommé Monsieur « Niet », en référence au ministre soviétique des Affaires étrangères Andreï Gromyko, pour avoir soi-disant régulièrement refusé de donner de l'argent aux lobbyistes venus frapper à la porte du Grand argentier du pays. Ce surnom, Koudrine l’a gagné alors qu’il travaillait à l’Hôtel de Ville de Saint-Pétersbourg, et ce n'est pas étonnant : lorsque dans les années 1990, l’ensemble de l'économie russe s’effondrait, il n'était pas question de projets mais tout simplement de survie.

Mais Monsieur « Niet » ne l’était que pour les tiers. Koudrine n’aurait jamais refusé de soutenir la personne pour laquelle il travaillait, ce qui lui permettait de bénéficier d’une confiance quasi-illimitée. Par exemple, en 2000, le ministère des Finances traîna en longueur pour effectuer un versement de 342 millions de roubles destiné à la « reconstruction de la Tchétchénie », somme que l’on pouvait à raison redouter de voir détournée. Mais suite à une plainte déposée par un responsable du gouvernement tchétchène auprès de Poutine, l'argent fut instantanément transféré.

Il serait toutefois erroné de percevoir Koudrine comme un simple portefeuille au service d’un leader fort, que ce soit Tchoubaïs ou Poutine. La raison pour laquelle il a reçu à plusieurs reprises le titre de « meilleur ministre des Finances » (meilleur du monde en 2004, meilleur des pays en développement en 2006, et à nouveau du monde en 2010), à savoir la création du Fonds de stabilisation, est sans conteste son mérite personnel, et comme il l’admet lui-même la plus grande réussite dans la vie.

Koudrine a longtemps été persuadé que la politique était secondaire par rapport à l'économie, raison pour laquelle ni l’idéologie, ni l’essence du régime politique du pays n'ont d'importance tant qu'il existe une possibilité de gérer les finances de façon compétente. Il prit trop tard conscience du fait que l'urne électorale était plus importante que le réfrigérateur, ou plutôt que sur le long terme, la première déterminait le contenu du second.

Une première inflexion s’est fait ressentir dans son discours lors du forum de Krasnoïarsk en février 2011, au cours duquel il avait déclaré qu’une économie décente était impossible sans concurrence politique réelle. Explicitant ses propos dans le New York Times, il déclarait qu’ils reflétaient « certaines étapes de [son] développement personnel ».

Fidèle à lui-même


C’est un fait, Koudrine n'a jamais conféré beaucoup d'importance à la rhétorique idéologique, mais ses principes généraux, en tout cas en matière économique, sont restés immuables depuis plus de vingt ans. Outre son professionnalisme et son travail acharné, reconnus même par les critiques les plus sévères, sa transparence dans la divulgation des actions du gouvernement, inhabituelle pour la politique russe, constitue une caractéristique constante de sa personne.

« Ecoutez moins Koudrine, il va vous pervertir », blaguait en juillet de cette année Vladimir Poutine, s’entretenant avec des membres de l'Académie des sciences. Le Premier ministre plaisantait avec bonhomie, mais il est clair que Koudrine, pendant presque toute sa carrière sous quelque gouvernement que ce soit, a joué le rôle du « mauvais flic » et du bouc émissaire. Les exemples sont nombreux, mais le plus frappant s'est produit en mai 2009, lorsque M. Koudrine a déclaré que des conditions économiques favorables pouvaient ne pas être réunies en Russie pendant encore cinquante ans. Il s’était attiré le premier coup de sang du président Medvedev : « Ceux qui ne peuvent s'abstenir d’un pessimisme excessif devraient chercher un autre emploi ».

Parallèles


Koudrine est maintenant comparé en Russie au tout premier ministre des Finances, le comte Alexeï Vassiliev, qui combattait farouchement les dépenses militaires menaçant de provoquer un trou dans le budget.

C'est précisément grâce aux actions du ministre des Finances qu’a vu le jour le « coussin de stabilité » du régime de Poutine, qui a conservé ce dernier intact lors de la crise mondiale. Koudrine et Poutine : tel fut le véritable tandem qui a gouverné la Russie ces 11 dernières années. Un tandem qui s’est effondré parce que Koudrine n’a pas cru qu’il se verrait demander de démissionner de façon si rapide et si abrupte.

On ne peut que se réjouir pour Alexeï Koudrine qui a déclaré il y a près de dix ans : « J’ai un plaisir fou quand j’apprends à mon petit garçon à faire du vélo, d’ailleurs je pense que ce processus n'affecte pas le niveau du système financier russe ». Désormais, l’ancien ministre aura plus de temps pour goûter à ces petites joies de la vie.

La version complète de cet article a été initialement publiée dans l’hebdomadaire Rousski Reporter.

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