Martin Bouygues :

Crédits photo : AFP/East News

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Martin Bouygues explique comment faire de la construction en Russie sans corruption, appelle les Russes à investir en France et s'émerveille de l'amour que voue Iskander Makhmoudov pour la chasse.

Photo : AFP/East NewsLe tunnel sous la Manche, le pont de Normandie, l'Arche de la Défense et le terminal numéro 2 de l'aéroport Charles de Gaulle, où arrivent les avions en provenance de Russie : ils ont tous été construits par le groupe Bouygues, l'une des plus grands groupes industriels d'Europe, fondé par Francis Bouygues.

Ces dernières années, les chances de tomber hors de France sur un site construit par Bouygues augmentent inexorablement. Bouygues est présent en Russie depuis la fin des années 1980, mais la société y a construit une quinzaine de sites pour l’instant. Aujourd’hui, Bouygues fils semble fonder des espoirs particuliers sur le partenariat avec les copropriétaires de Transmashholding, Iskander Makhmoudov et Andreï Bokarev (avec qui il s'est lié d'amitié grâce à Alstom, qui détient 25% de Transmashholding). Le milliardaire français éprouve de plus une grande sympathie à l'égard de la Russie.

—En juin 2010, vous avez rejoint le conseil du fonds Skolkovo. C'est curieux, qui vous y a invité et pourquoi avez-vous accepté ?

—Je trouve passionnant de participer à une entreprise aussi ambitieuse que le projet de création de Skolkovo. Ce projet m'a fasciné, et y participer est pour moi un honneur et une responsabilité. Je suis reconnaissant à l'éminent homme d'affaires russe Viktor Vekselberg. Ce qui m'a frappé dans Skolkovo, c'est la rapidité avec laquelle les décisions sont prises ici. Le projet est déjà très avancé. L'idée de créer une sorte de Silicon Valley en Russie, ouverte à une multitude de secteurs me semble très sage, cela permettra aux universités, à l'industrie et à d'autres participants du projet de se rencontrer  facilement et de travailler main dans la main. J'ai appris que Skolkovo s'était lancé dans un partenariat avec le MIT, ce qui a déclenché une controverse en Russie. À mon avis, c'est un partenariat très intéressant et bien structuré, surtout si le MIT est rejoint par d'autres universités russes et étrangères.

—Le groupe Bouygues tirera-t-il des avantages en Russie de sa participation à Skolkovo ?

—Skolkovo n'est aucunement lié à l'activité de Bouygues. J'ai endossé la mission que Viktor Vekselberg m'a confiée personnellement. Mon seul objectif est de contribuer au succès de Skolkovo.

—Devez-vous souvent venir en Russie ?

—Je reviens régulièrement en Russie, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, du fait de mon activité professionnelle chez Bouygues etAlstom, dont le principal actionnaire est Bouygues. J'ai aussi eu l'occasion de séjourner à Ekaterinbourg, où nous construisons l'hôtel Hyatt. D'autre part, je suis attaché à la Russie par des forts liens d'amitié.

—Le groupe Bouygues est présent en Russie depuis 1989, votre premier projet était la construction d'un hôtel Iris à Moscou. Dans quelle mesure la société a progressé sur le marché russe depuis ? Quelles ont été les réussites et les échecs ?

—Tout d'abord, j'ai eu l'occasion de connaître l'Union soviétique et la Russie moderne. Ce sont tout simplement deux mondes différents. Dans l'Union Soviétique, tout était difficile, tout posait problème. Depuis, il y a eu beaucoup de changements impressionnants et le pays s'est fortement modernisé. Ici, il est beaucoup plus facile de travailler et tout se fait beaucoup plus rapidement. Pour le comprendre, il suffit de regarder les changements impressionnants survenus dans l'aspect des villes et dans le mode de vie en Russie, vingt ans plus tard. Les bouleversements ont été si profonds que de nombreux Russes ne s'en sont peut-être pas remis. Mais il n'est cependant pas moins vrai que la modernisation de la Russie est déjà une réalité et cela doit être pris en considération.

—Je pense que vous êtes parfaitement conscient d'un énorme problème en Russie, qui est la corruption.

—Nous travaillons peu en Russie et, quand nous nous sommes lancés dans des projets russes, c'était toujours des projets exclusifs, pour des clients privés. Et pour les clients privés, la corruption n'existe pas. Donc nous ne sommes pas confrontés à ce problème.

—Comment le groupe Bouygues a traversé la crise financière ?

—Dans l'ensemble, le groupe s'est bien sorti de la crise, même si elle s'est répercutée sur notre croissance. Nous avons réorienté le développement de l'Europe vers les pays émergents, et nous avons confiance en eux. Le taux de croissance moyen en Europe s'améliore, mais reste encore très faible. Notre attention est dirigée, en particulier, vers des pays comme la Russie, le Brésil, l'Inde ou la Chine, qui offrent de solides perspectives de croissance.

—En Russie, les BTP et les promoteurs immobiliers ont pourtant été les premières et principales victimes de la crise.

—Chacun a ses propres objectifs, chaque situation est unique. J'entends beaucoup de critiques contre la Russie, mais je continue à l'admirer, parce que j'appartiens à une génération qui a connu le système soviétique. Le passage d'un système à un autre a été un choc. Pas étonnant que vingt ans après, il faille encore un peu de temps au pays pour digérer tout cela. Mais cela n'empêche pas la Russie de poursuivre sa modernisation et son développement. Il y aura des crises, il y aura des difficultés – c'est normal, et ça arrive partout. Il n'y a pas de système parfait, mais je pense que le chemin parcouru [par la Russie] est très impressionnant.

—En Russie, il existe différents stéréotypes au sujet de l'économie française. Par exemple, l'idée que la France serait le pays du socialisme victorieux, raison pour laquelle les entreprises les plus grandes et les plus efficaces sont liées à l'Etat.

—Je vais vous dire la chose suivante : dans l'actuel gouvernement, la majorité est à droite. Néanmoins, il est vrai qu'en France le secteur public joue encore un rôle important. Cependant, nous pouvons le constater: ces vingt dernières années ont été le théâtre d'une nette évolution. En fin de compte, si vous prenez un sujet tel que les perspectives des entreprises étrangères en France, je l'appuie simplement sur des faits, regardez les plus grandes entreprises du monde entier – IBM, General Motors, Boeing. Toutes travaillent en France sans aucunes difficultés. Il persiste, bien sûr, toutes sortes de clichés, mais ils sont erronés. Une compagnie russe veut investir en France ? Soyez les bienvenus. Une compagnie russe veut acheter des actifs français, dont Bouygues ? Bienvenue, et c'est normal. Une telle situation me semblerait logique, et je trouve qu'elle serait avantageuse pour les deux parties. Je pense qu'il faut que les industriels et entrepreneurs russes aient plus confiance en eux et soient un peu plus audacieux en investissant à l'étranger. Ils en font déjà beaucoup dans ce sens, il faut juste qu'ils continuent.

Interview publiée dans sa version courte

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