Une journée existentialiste à Tchernobyl

Anton Chaguine joue le rôle d'un homme jeune, mais déjà amoché. Photo : kinopoisk.ru

Anton Chaguine joue le rôle d'un homme jeune, mais déjà amoché. Photo : kinopoisk.ru

Le film Un samedi anodin ( V subbotu ) du réalisateur russe Alexandre Mindadze remporte le Grand Prix au Brussels Film festival. Entretien avec le réalisateur.

Dans vos films, vous traitez toujours de situations extrêmes. Pourquoi ce goût des sujets « catastrophes » ?


L’extrême correspond à notre quotidien. Pas forcément extérieur, il peut révéler notre état intérieur. Comment vivre, comment échapper au monde extérieur, ces questions sont toujours pour nous d’une actualité brûlante. Mais ici, c’est le « Tchernobyl » de l’humain qui m’intéressait. Et l’idée n’était pas de faire une superproduction sur Tchernobyl ou de faire un documentaire sur les présumés coupables. Cela fera sans doute un jour l’objet d’un autre film qui sera différent. J’ai toujours été intéressé par les situations à la frontière de l’humain.


Avec un tel sujet, les spectateurs s'attendent à un film catastrophe, à du spectacle. Or, vous êtes plutôt dans le drame psychologique. Ne craignez-vous pas de décevoir les attentes ?


Oui, le sujet s’écarte très vite de l’explosion du réacteur pour se concentrer sur le héros du film, la vie de ce jeune instructeur du parti, et de sa petite amie. Comment ils ont vécu les événements de Tchernobyl. Mais c’est une question de sensibilité du public : suivre les auteurs ou bien attendre d’eux quelque chose qu’ils n’avaient pas en tête. À l’écran, tout est fait pour emmener le spectateur : après la première scène, plutôt banale, c’est un tout autre genre qui commence.

Alexandre Mindadze. Photo : Itar-Tass.


L’histoire ne retrace pas seulement la période de Tchernobyl. Il évoque aussi une mentalité très actuelle...


Je pense qu’on peut caractériser cet état ainsi : la mort est déjà là, mais la vie ne le sait pas encore. Et pendant ses dernières minutes cette vie connaît une floraison particulièrement pétillante. Elle fascine, hypnotise pour ne plus lâcher son héros. Et des petites choses stupides de la vie quotidienne peuvent parfois changer radicalement le destin de chacun, comme lorsque la fiancée du héros casse l’un de ses talons. Tous deux se retrouvent alors dans un restaurant au lieu de se rendre à la gare. Et comme le héros est un ancien batteur, il se joint à un ami musicien, et tous deux vont ainsi gagner de l’argent, tentant de « désactiver » les doses de radiations par des rasades vin rouge... De drôles de circonstances qui tracent des routes salvatrices à leur façon. Ce type de paraphrase qui survient dans la vie nous est bien connu : tu t'acharnes à améliorer la situation, mais au final tout redevient comme avant.


Dans les films américains, il y a toujours un héros pour sauver le monde. Dans vos films, les personnages ignorent le danger et choisissent le chemin de la facilité qui leur est familier. Est-ce un trait de caractère national ?


Pour rester modéré, je dirais que c’est une tendance nationale. Telle est notre histoire : nous avons vécu beaucoup de choses. Tout le XXème siècle a été ponctué d'événements tragique, et notre génotype a dû inévitablement s’adapter à ces conditions. Dans le mal, nous cherchons le bien. Dans les adieux nous trouvons la réjouissance, et nous trouvons la joie de vivre là où, semble-t-il, l’herbe ne peut pas pousser. Bien sûr, c’est lié à notre histoire et à notre caractère : plus complexe, moins stéréotypé, et sans doute pour cette raison aussi intéressant au niveau créatif. Il est moins victorieux que le cinéma standard américain, et à mon avis, c’est une très bonne chose que nous ne suivions pas le modèle américain. Bien sûr, on fait aussi d’autres films aux États-Unis, plus proches de notre vision...


Dans un certain sens, le style de votre film rappelle les méthodes du Dogme danois : la caméra portée à la main, l’absence de lumière artificielle et de musique d’ « atmosphère ».


Tout a été filmé de manière assez conservatrice. Quand j’ai essayé d’imaginer les scènes filmées à l’aide d’un trépied, j’ai compris que tout s’effriterait. C’est pour cette raison que les scènes filmées par le talentueux chef opérateur roumain Oleg Mutu ont été prises caméra à la main, d’autant que la caméra est toujours à hauteur du personnage, mais ne le dépasse jamais. Ce qui fait que le spectateur est constamment en contact avec le héros.


Où avez-vous tourné ce film ?


Nous devions montrer Pripyat telle qu’elle était avant l’explosion. Nous avons trouvé deux villes ressemblantes, l’une à Donetsk, l’autre dans la région de Zaporojskyi. Il a donc fallu filmer, envers et contre les publicités sur les murs, pour que tout soit comme le Prypiat de 1986, une petite ville propre, cultivée et jeune.


Comment s’est fait le choix des acteurs pour les rôles principaux ?


Anton Chaguine est quelqu’un de très talentueux et je le pressentais. Un jeune gars de la région de Briansk, venu à la capitale. En fait, il avait beaucoup plus de chose en lui que ce qu’il a eu le temps de montrer à l’écran, et je n’ai eu qu’à lui demander « d’appuyer sur les bons boutons », comme il dit lui même. Je lui ai expliqué que le personnage n’est pas un de ces héros d’aujourd’hui très populaire, un de ces jeunes taureaux vigoureux sur les couvertures de magazines, mais un gars de la campagne, déjà un futur ivrogne au foie malade. Un homme jeune, mais déjà bien amoché. Il veut faire carrière dans le parti et c’est la seule chose qui le motive à ne pas boire.


En ce qui concerne la jeune fille, c’est une première pour Svetlana Smirnov-Martsinkevitch, originaire de Saint-Pétersbourg. Elle m’a plu car elle n’a pas cette « plastique » que toutes les filles ont aujourd’hui, ni cette expression du visage une peu pédante. C’est une de ces « filles soviétiques douces », qui restent très féminines.

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