Kamtchatka : en quête du jackpot

Depuis plus de 25 ans, Irina Daletskaya photographie la nature exotique du Kamtchatka et rassemble aujourd’hui une collection de clichés étonnants.

 Photos : Irina Daletskaya

« Ce n'est pas moi qui ai choisi Kamtchatka, c'est le Kamtchatka qui m'a choisie : ma mission est donc de le montrer aux gens », commence Irina Daletskaya, femme belle et élégante que l'on peine à imaginer dans les conditions sauvages du nord, au milieu des tempêtes de neige et du gel intense.

« C'est un territoire unique, originel, je pense que c'est précisément à cela que ressemblait notre planète quand la vie y est née, poursuit avec passion Mme Daletskaya. C'est une sorte de musée en plein air, mais pour se rendre vers certaines des pièces exposées c'est  très dur, parce que partout, il faut un hélicoptère. »

Etudiante de la Faculté de Géologie de l'Université de Kiev, Irina rêvait déjà de voyager au Kamtchatka. « Sur les rares photos de l'époque, j'ai été frappée par cette terre fantastique : cet endroit est le seul de la planète à m'avoir attirée comme un aimant ». Après avoir gagné dans une expédition polaire son premier vrai salaire, elle est partie à la rencontre de son rêve, emportant avec elle un appareil photo.

Pendant ce voyage, Irina a rencontré le volcanologue Alexandre Sviatlovski, qui fut impressionné par la capacité de la jeune géologue à restituer la beauté de la nature dans des photos laconiques. Sviatlovski inclut Daletskaya comme photographe dans le groupe d'expédition qu'il avait constitué pour créer l'album : Les volcans actifs du Kamchatka. Elle travailla à cette occasion avec l'éminent photographe soviétique Vadim Gippenreiter, qui devint son mentor.

« Lorsque nous travaillions avec Gippenreiter sur les mêmes sites, depuis le même hélicoptère, ma tâche principale était de développer ma propre écriture de photographe, individuelle et reconnaissable. C'est extrêmement difficile : être là, à côté du maestro et chercher la possibilité de montrer le même objet, mais à sa manière. »

Le temps a montré qu'Irina était à la hauteur de cette tâche ardue. « Je pense que seule Daletskaya a réussi à trouver son propre style lors de prises de vue au Kamtchatka, confesse le photographe Vladimir Zykov. Elle a un don pour trouver le bon point de vue et elle est très originale. »

Evoquant les spécificités de la photographie de la nature sauvage, un domaine particulièrement complexe, Daletskaya souligne qu'une photo réussie coûte parfois plusieurs années de travail, avec des vols en hélicoptère répétés. Si le scénario prévu pour réaliser l'image n'est pas possible, la tentative est reportée à l'année suivante.

« Par exemple, en 2008, après des années de tentatives, j'ai finalement réussi à « capter » un moment unique : l'éruption du volcan Karymski, qui était calme depuis cinq mois. Après une dure journée dans le froid et le vent, un sac de 20 kilos sur le dos, il a fallu passer la nuit dans l'obscurité. Les équipements prêts au cas-où, je fixais le volcan dans l'espoir d'une éruption qui pouvait ne pas survenir. Le Karymski ne s'est réveillé qu'à 4 h du matin, illuminant le ciel nocturne d'une décharge de foudre provoquée par la friction des particules de cendres. L'éruption a duré environ une minute, pas plus, et le lendemain, le volcan s'est à nouveau tu pendant une longue période. »

Daletskaya rapporte de chaque expédition trois ou quatre « jackpots » : des chefs d'œuvres photographiques, résultant d'un concours de circonstances naturelles trop improbable pour qu'ils puissent être reproduits. « Ces sujets photographiques ne sont pas des miracles d'optique ou de matériel informatique, mais une combinaison de sites naturels uniques dans de rares états atmosphériques. Les phénomènes qu'offre la nature dépassent souvent tous mes rêves et ambitions », confie Daletskaya.

Au cours de ses nombreuses expéditions, Daletskaya a précisé l'idée selon laquelle elle souhaite montrer la péninsule du Kamchatka. « Cela doit être un album composé de « jackpots », qui ne feront pas l'objet d'un grand tirage et constitueront une sorte de sensation géographique ».

Afin de ne pas violer l'intégrité de son projet, pendant la période difficile que fut la Perestroïka, Daletskaya a même refusé, avant la sortie de son album, de coopérer avec l'agence-photo de renommée mondiale Corbis : du jamais vu parmi les photographes. « Dans les années de la Perestroïka, comme beaucoup, je n'avais tout simplement rien pour vivre, mais j'ai délibérément pris cette décision afin de préserver l'exclusivité de mon matériau. »

« Je paie pour travailler, pas l'inverse, déclare-t-elle un sourire ironique aux lèvres. Tout le monde dépense son argent dans des voitures, des maisons, des croisières. Moi, je dois dépenser le moindre denier possible et impossible dans la mise en œuvre de mon projet. C'est l'affaire de toute ma vie et je voudrais que mon projet prouve que le Kamtchatka est le chef-d'œuvre de notre planète. »


Pour Daletskaya, la création photographique est aussi synonyme de merveilleux moments d'unité avec la nature sauvage. « Un jour, pendant que nous prenions des photos, une ourse est venue dans notre direction avec ses petits. La personne en charge de notre sécurité était sur le qui-vive. L'ourse a un émis un son, comme si elle renâclait, ordonnant aux oursons de s'asseoir près de nous, et elle est allée pêcher. Ses enfants obéissants jouaient ensemble, sur place, et nous avons eu la joie de les protéger des ours-mâles, pendant que la mère attrapait le poisson. » (Les ours sont cannibales et constituent une sérieuse menace pour les petits oursons, ndlr)

Selon Daletskaya, les ours, comme les hommes, ont des personnalités différentes. En fonction de leurs spécificités, les gardes forestiers et les photographes leur donnent des surnoms. « Un des ours, qui, contrairement à ses congénères, savait plonger profondément dans l'eau pour chercher des poissons, a été surnommé « Plongeur », raconte Daletskaya. Cette capacité est devenue un atout compétitif, lui permettant de ne pas mourir de faim au moment où le reste de la troupe errait en vain dans les eaux peu profondes, dans l'attente de poissons. »

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.